D'une certaine normalité de l'angoisse
L'angoisse est un des affects les plus redoutés et les plus "pathologisés". Ce court exposé tend à démontrer la normalité de l'angoisse, voir ses bienfaits. Temps de lecture: 6 min
L’angoisse avant son statut psychopathologique
Avant de devenir concept et état psychopathologique, l'angoisse était considérée, chez bien des philosophes notamment, comme intimement liée à l'expérience humaine, et qu'une vie psychique totalement dépourvue d'angoisse serait presque amputée d'une dimension fondamentale, ou du moins, correspondrait à une certaine forme de psychopathologie.
Aussi appelait-on trouble de l'anxiété un complexe d'affects quasi métaphysiques, en somme: conscience de la mort, crainte, mélancolie, détresse, désarroi, soit une sorte d'ancêtre du concept freudien de Hilflosigkeit (détresse psychique éprouvée très jeune et étant retenue, en psychanalyse, comme un ressort inconscient fondamental).
Cette détresse première, fondamentalement liée à la dépendance du nourrisson de l'extérieur, des adultes qui voudront bien ou non prendre soin de lui, est d'office considérée par Freud comme un passage obligé et normal, ou du moins commun, de l'expérience humaine.
L’angoisse comme structure fondatrice dès la naissance
J'avance que l'angoisse est structurelle, car présente dès la naissance (théorie du traumatisme de la naissance exploitée en psychanalyse: Freud, Rank, le Lacan de 1938), consubstancielle à l'inévitable séparation d'avec la mère (abandon de la vie intra-utérine), le sein (sevrage), puis plus tard, aux inévitables limitations, leurres et déplaisirs qui viendront tantôt frustrer le Désir humain, tantôt le saturer.
Pour Winnicott, pédo-psychanalyste et pédiatre: « (...) L'angoisse ne fait pas que sous-tendre le symptôme névrotique, mais donne également force et qualité aux manifestations de la santé ». Chez l'enfant, la défense par le fantasme témoigne à la fois de la présence d'angoisse, mais aussi de sa capacité à la combattre et le forme pour sa vie future d'adulte. Ainsi, pour Winnicott, il est clair qu'un enfant en bonne santé se repère à sa capacité à fantasmer et donc à ne pas tolérer la prolifération de l'angoisse, sentiment pouvant être vécu comme anéantissant pour un jeune individu.
L'angoisse est donc également, à l'image du vaccin, un agent provocant exigeant du système psychique qu'il se « fasse les dents », et devient alors le signal le plus commun d'un malaise ou d'une tension interne forte, voir insupportable dans certains cas. Pour rester « saine », l'angoisse doit, à l'instar de la philosophie aristotélicienne, demeurer dans un juste milieu dont les extrêmes ne seraient pas le vice et la vertu mais la « folie ordinaire » (à laquelle nous sommes tous sujets) et le pathologique.
De fait, le curseur de normalité relatif à la manifestation d'angoisse reste pour moi étendu, au gré des modalités psychiques de chacun et de chacune.
L’angoisse face au monde adulte, social et capitaliste
Adulte, nos exceptionnelles capacités d'adaptation nous permettent de tolérer l'angoisse afin de préserver l'harmonie de la vie collective. Le nécessaire sacrifice de l'individu au profit de la paix sociale fut bien exploitée par Freud dès 1912. Par ailleurs, les exigences du capitalisme incitent à la jouissance (l'argent comme bien absolu, comme dénominateur souverain de valeur) plutôt qu'à l'épanouissement personnel, et nous poussent vers ce qui est désirable (aux yeux des autres) et non vers notre Désir.
A ce propos, nous voyons depuis quelques années émerger les concepts de « bore-out » (2007), ainsi que celui de « brown-out » (depuis la COVID-19) qui décrivent tous deux l'épuisement, la fatigue chronique causée par l'ennui ou l'absurdité d'un travail. Je suis assez tentée d'étendre ces termes devenus juridiques à la vie en générale et pas qu'au monde professionnel. Cette fatigue vient aussi dire, selon moi, un mauvais investissement d'énergie, à un mauvais endroit. Cet endroit est celui de la sécurité financière pour certains, de la survie pour d'autres: les lois de la nécessité (inflation, factures, crédits....) amenant certaines personnes à délaisser leurs intérêts profonds. Tout ceci est déjà présent chez Freud en 1930 dans Malaise dans la civilisation, et les dégâts et l'ennui causés par une vie morne mais sécure financièrement sont décrits par Zweig, dix sept ans plus tôt dans une nouvelle intitulée..."Angoisses"!
L’angoisse, le Désir et la conscience de la finitude
Arrivant au bout de cet exposé, je commencerai par citer David Faure, psychothérapeute, qui affirme que l'angoisse est carrément un privilège car elle « témoigne de la combattivité de l'être humain à vouloir élaborer (comprendre) davantage (sa condition)». Il signifie par là que l'angoisse a pour rôle d'animer les pulsions de vie et de mort de l'individu. En somme, l'angoisse fait tourner la machine de l'être, elle le mobilise.
Pour Jean-Pierre Peter, encore, historien en anthropologie de la médecine : « (...) l'angoisse est en nous un abîme toujours ouvert (...) Car l'angoisse en nous se confond avec la conscience de notre finitude (...)». Avec l'idée que l'angoisse a à voir avec le sentiment déplaisant de notre finitude, notamment car nous sommes la seule espèce consciente depuis le plus jeune âge que nous mourrons un jour, nous cherchons à tout prix à « jouir sans entrave » le plus et le plus longtemps possible, en nous écartant bien souvent du chemin de notre Désir profond (inconscient).
Enfin, et pour appuyer cet ultime argument, nous dirons, avec Jacques Lacan (SX, 1962), que l'angoisse (en partie) se manifeste quand le désir vient à manquer, c'est à dire, quand il ne nous manque rien. La saturation du désir est donc un vecteur d'angoisse, et constitue pour Lacan, un réel enjeu de la relation mère-enfant. J'ajoute à cela que ne point désirer ou ne plus avoir à désirer est synonyme de mort psychique pour nous, humains. Désirer ou vivre selon une direction, un axe, un objectif plus ou moins défini est la preuve non seulement que nous sommes en vie, mais aussi que cela en vaut la peine.
En cela, la dépression est une manifestation d'absence de Désir, plus ou moins pathologique selon les cas, et donc absence de sens de la vie. Elle peut servir à rebattre les cartes de l'être qui, à la faveur d'un travail thérapeutique, réorganiserait ou créerait un ordre de Désir nouveau, plus conforme et harmonieux. La phase dépressive étant alors vécue comme une étape salutaire, aboutissant à un mieux véritable (Fédida, 2003). Concernant la psychanalyse, il ne fait aucun doute que l'angoisse est fondamentalement liée au Désir. Mais que désire-t-on? quel est mon désir propre ? que sais-je véritablement de ce désir ? est-il mien? est-il autre, celui d'un Autre?
Ces questions existentielles, qui font le principal objet de recherche d'une cure analytique, expliquent naturellement la logique inconsciente de certaines personnes qui, touchant à ce qu'elles convoitent, l'abolissent brutalement ; La manifestation de l'angoisse, relative à ce point de Désir, aboutit parfois à un acte, les cas les plus parlants étant celui de la rupture amoureuse et celui de l'impossible relation amoureuse.
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Absolument pas d'accord avec cet article et notamment dans cette phrase : "En somme, l'angoisse fait tourner la machine de l'être, elle le mobilise." Pas du tout, l'angoisse "immobilise" l'individu et ne lui permet pas de s'affranchir de cette énergie négative... Tout cet article est complètement aberrant. Des approches psychocorporelles permettent de dénouer justement cette angoisse existentielle et pas de tourner en rond comme dans cet article complètement désuet. Que ce soit l'angoisse de la mort ou l'angoisse de l'existence, il y a des approches thérapeutiques plus ciblées et plus pertinentes qu'un raisonnement intellectuel pour traiter la source du mal être...