IA et psychothérapie mode d'emploi

Aujourd’hui, des millions d’internautes recourent à l’IA pour donner du sens à leur mal-être ou s'apaiser. Par rapport à une thérapie, l’IA est-elle efficace ? Constitue-t-elle un accompagnement ou un remplacement ? Éléments de réponse...

9 AVRIL 2026 · Lecture : min.
IA et psychothérapie mode d'emploi

L'IA, une croissance fulgurante

Trois ans à peine après leur apparition, environ 1 milliard de personnes utilisent aujourd'hui les outils de l'intelligence artificielle plus d'une fois par mois.

De plus, le recours à ce nouvel outil progresse de manière fulgurante, bien plus vite que pour internet, (jusqu'à +80 % d'utilisateurs en un an dans certains pays). Et il ne s'agit encore que des tout premiers balbutiements !

La croissance des usages de l'IA avec pour objectif d'apporter un soutien psychologique ou émotionnel atteint jusqu'à +40 % par an. Aujourd'hui, près de 300 millions de personnes y ont recours dans le monde.

Même si les chiffres disponibles varient selon les études et les définitions retenues, les enquêtes convergent néanmoins sur un point : une part significative des utilisateurs, notamment chez les plus jeunes, recourt à ces outils pour évoquer ses émotions, son stress, son anxiété ou ses relations. Mais pour quel résultat ? Est-ce que l'IA-thérapie, « ça marche » ?

Peut-être que le recours à l'IA est la conséquence du manque drastique de psychologues et psychothérapeutes par rapport à une demande sans cesse croissante ? (1)


Est-ce que l'IA soulage ?

Confier ses secrets les plus intimes à une intelligence artificielle générative face un écran d'ordinateur apporte sans aucun doute une forme de soulagement.

Parce qu'en premier lieu, le fait d'extérioriser son mal-être en le posant par écrit soulage. L'internaute voit mieux ce qu'il ressentait auparavant comme une menace diffuse et invisible sans en connaître les causes et parfois même sans en être conscient. Cela peut aider certaines personnes à mieux identifier leurs difficultés même si cette compréhension reste fragile.

Ensuite, les réponses produites par l'IA présentent souvent une forme organisée, explicative et accessible. Elles peuvent donner le sentiment qu'une cohérence émerge là où il n'y avait que confusion.

Enfin, l'interaction avec un système non jugeant facilite une forme de désinhibition. Certaines personnes évoquent plus facilement des contenus intimes dans ce cadre que dans une relation directe.

L'IA a été conçue pour présenter des argumentaires selon une logique qui reflète la manière dont un être humain raisonne et pour apporter des hypothèses claires, synthétiques, affirmées, qui semblent parfois « définitives ».

Spontanément, l'internaute va vouloir y croire parce que le mode de réflexion qui aboutit aux conclusions est familier, rassurant et paraîtra donc crédible, pertinent, évident voire indubitable… alors qu'il ne l'est pas forcément.

À lire sa réponse, aucun doute possible : l'IA « sait ».

Ça rassure.

Lorsque l'IA pose une hypothèse de diagnostic et des mots sur des maux, elle permet aux personnes de mieux penser leur souffrance, de nommer et décrire leurs symptômes. Cela présente l'avantage de définir clairement et presque « scientifiquement » ce qui jusqu'à présent constituait une angoisse toujours présente en filigrane.

Ça aussi, ça rassure.

L'IA permet à la personne de prendre conscience de ce qui ne va pas en elle alors qu'elle n'était peut-être même pas consciente que quelque chose n'allait pas. Le patient sait enfin « de source sûre » car exprimé de manière assurée ce qui le perturbe tant : il est dépressif, ou TDAH, ou HPI, ou atteint d'un trouble autistique lui « dit » l'IA. Il pourra alors poursuivre ses recherches pour confirmer que ses symptômes correspondent bien au tableau clinique proposé par l'IA. Son cas n'est pas inconnu et il pourra donc être traité. Cela peut permettre à la personne de réguler ses affects, ses angoisses et ses émotions difficiles.

C'est très apaisant.

Mais pour combien de temps ? Sera-t-elle définitivement soulagée, c'est-à-dire « guérie » ?

Est-ce que l'IA guérit ?

Guérir, en psychothérapie ne signifie pas effacer son histoire, ses traumas, ses carences ou ses blessures, mais pouvoir vivre avec en paix.

Pas plus, mais pas moins non plus.

Pour atteindre ce résultat, il convient de s'engager dans un parcours thérapeutique patient, attentif, ouvert et bienveillant, respectueux des limites et des défenses nécessaires à la protection du patient.

Celui-ci pourra alors entrer progressivement en contact avec des émotions difficiles dont il s'était coupé afin de les réincorporer, de retrouver son intégrité psychologique et accéder librement et pleinement à sa vie sans les limitations qu'il subissait.

Il aura tourné la page d'un passé qui ne passe pas.

Ce parcours peut être réalisé via une thérapie par la parole, les émotions, ou le corps grâce à l'hypnose, à l'EMDR, à la Gestalt, à l'analyse transactionnelle ou à toute autre approche reconnue en France. (www.ff2P.fr).

L'IA peut parfois être un outil de régulation immédiate, jamais un moyen de transformation pérenne.

Ce que l'IA apporte de positif dans un objectif thérapeutique

Un patient qui a déjà interrogé l'IA sur les causes possibles de ses symptômes avant de se lancer dans une thérapie arrivera avec un vocabulaire psychologique déjà acquis et avec des hypothèses diagnostiques à tout le moins intéressantes, ce qui permettra d'engager le travail plus rapidement et dans des directions déjà évoquées et comprises. Le psychothérapeute pourra orienter plus directement son travail sur la signification des répétitions, sur les blocages relationnels et sur le transfert.

D'autre part, en familiarisant les demandeurs à une manière de penser et d'interpréter, en les orientant vers les événements de leur enfance et le type de relations qu'ils ont nouées avec leurs parents référents par exemple, l'IA les aide à mieux appréhender leur fonctionnement psychologique, à mieux comprendre comment fonctionne une thérapie voire à formuler une demande. Ainsi, l'IA démythifie et normalise la cure de psychothérapie, sensibilise les patients à la démarche, les désinhibe et les aide à franchir le pas (et la moitié du chemin est faite, dit-on souvent, car elle marque déjà une mobilisation psychique importante).

L'IA devient alors l'une des portes d'entrée privilégiées dans le soin psychique.

Les risques et les effets pervers

Tout d'abord, la manière dont les internautes appréhendent leurs symptômes, les décrivent, les expliquent, les mettent en perspective peut induire des réponses aberrantes présentées comme évidentes. Et voilà nos internautes rassurés et heureux de pouvoir enfin poser un mot sur leur état : ils sont définitivement TDAH alors qu'ils sont juste stressés par leur examen de fin d'études par exemple.

Mais d'autres écueils peuvent survenir. Comme le fait de s'appuyer sur l'avis de l'IA et de s'y arrêter. Cela pourrait conforter certains patients dans un mécanisme de défense fréquent : la sur-intellectualisation, qui leur permet de se rassurer à bon compte puisqu'elle leur évite la confrontation avec leur part émotionnelle, soigneusement refoulée…

Ces patients se présentent devant leur psychothérapeute bardés d'hypothèses diagnostiques, d'élaborations performatives, de certitudes assénées sans qu'ils ne parviennent à comprendre pourquoi leurs symptômes perdurent. Les patients sont plus informés mais pas forcément plus transformés… Car si la compréhension cognitive est importante, elle n'est jamais suffisante. La guérison par la parole ne provient pas d'une information à connaître mais d'une transformation intérieure lente et profonde à intégrer.

Elle peut même engendrer une forme de résistance plus subtile, ancrée et justifiée a posteriori, bien connue des psychothérapeutes : « Mais tout ce que vous me dîtes là, je le sais déjà ! » qui leur permet de se dérober au véritable travail thérapeutique.

Les profils ayant un mode d'attachement anxieux évitant ou schizoïde et qui ont tendance à se réfugier dans une bulle protectrice contre toute interaction avec autrui vont avoir tendance à préférer l'IA à l'échange avec un thérapeute parce qu'elle leur permettra de se conforter dans leur posture d'isolement et d'éviter la confrontation relationnelle, pénible voire problématique pour ce type de personnalités. Cela les conforte dans l'illusion rassurante qu'ils peuvent se suffire à eux-mêmes et n'ont besoin de personne pour vivre. Et leur évite ainsi, en posture de déni, ce qui leur fait le plus peur : l'altérité, la relation vraie et la dépendance qui pourrait en découler. Lorsque la cure consiste justement à remettre en jeu la relation réelle comme lieu de transformation.

Temps psychique et temps numérique

Les patients habitués à obtenir avec l'IA des réponses immédiates, hiérarchisées, claires et définitives, risquent d'être frustrés par les tâtonnements, les répétitions apparentes, les multiples élaborations et les explorations à l'aveugle qui font partie intégrante du parcours de thérapie.

Consultée en cours de thérapie pour « aller plus vite », mais bien plus probablement pour éviter d'aborder les problèmes de fond, l'IA peut aussi se substituer à la relation thérapeutique et venir court-circuiter le travail d'élaboration interne.

Finalement, l'IA n'assure pas de relation transférentielle réelle, à la base de la psychothérapie, n'offre pas de cadre thérapeutique contenant ni de responsabilité clinique, indispensables pour assurer la sécurité de l'analysant. Elle ne propose aucune interprétation du contre-transfert, essentiel dans un travail de thérapie, puisqu'un algorithme ne ressent rien. Pas davantage d'alliance thérapeutique réelle entre le psychothérapeute et l'analysant, socle d'une thérapie efficace.

L'IA ne dispose pas d'implication affective. Elle ne perçoit pas les mouvements relationnels, les variations émotionnelles fines, ni les éléments non verbaux qui constituent une part essentielle du travail clinique.

L'IA explique comment le problème s'est posé, mais pas comment il a été perçu, compris, vécu, intégré ce qui est essentiel.

Surtout, l'IA ne permet pas à la personne de se remettre en contact de manière sécurisée, contenue et libératoire avec ses émotions refoulées.

Elle ne s'inscrit pas dans une relation engagée et incarnée. Or, dans de nombreuses approches, la transformation psychique repose principalement sur l'expérience d'une relation singulière, impliquant transfert, ajustement et élaboration dans le temps.

L'IA est davantage une entité autorégulatrice qu'un objet relationnel véritable, seul moyen pour un patient de guérir. Dès sa naissance et tout au long de sa vie, un être humain ne peut croître et s'épanouir que dans et par la relation aux autres.

« La thérapie dans sa dimension psychanalytique est la rencontre de deux inconscients. Celui d'un analysant et celui d'un thérapeute. C'est le transfert et l'analyse de celui-ci qui donne lieu à une amorce de changement. » (2)

Alors, IA ou pas IA ?

Ignorer l'importance que prend cet outil dans la vie des personnes voire s'y opposer n'aurait pas de sens. L'IA fait désormais partie du paysage mental de nombreux patients. Dès lors, qu'en faire ?

« On peut faire des choses intelligentes avec l'IA, assure-t-il. Mais ça n'a d'intérêt qu'à partir du moment où c'est pensé dans une relation avec un thérapeute, et jamais dans le but de le remplacer. » explique par exemple Olivier Duris (3).

Et pourquoi pas l'utiliser comme premier matériel clinique ? Reprendre avec le patient ce qui dans les réponses apportées a pu l'aider, comment il comprend son parcours, ses expériences de vie, sa psychologie, ses troubles et leurs causes possibles pourrait être d'un grand soutien à la thérapie.

L'IA ne peut pas remplacer un véritable travail thérapeutique mais pourrait absorber une partie des fonctions de soutien, de réassurance, de consolation et d'aide de première instance. Et replacer la psychothérapie dans sa fonction la plus spécifique : la transformation par la relation.

Peut-être sera-t-il utile de faire évoluer le Code de déontologie des psychologues cliniciens afin qu'il tienne compte des nouveaux usages liés à l'IA et en fasse un allié et non un substitut des psychothérapeutes et psychologues (4).

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Écrit par

Michel Raffoul

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Bibliographie

  • Le Monde Fr: on compte en France un psychologue pour 30-000 etudiants c est consternant
  • Vers des thérapies « artificielles » - Luc Badier 2025 
  • L'intelligence artificielle comme soutien à la pratique du psychologue - Yann Leroux (2026) - Repères cliniques et enjeux déontologiques
  • (La psychologie assistée par l'intelligence artificielle - Dr Philip L. Jackson, neuropsychologue, directeur adjoint à l'École de psychologie de l'Université Laval 

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