Il n'est plus là

Expérience et début de travail de deuil. Moment de vie à l'origine d'un travail d'étude sur le deuil.

13 JANV. 2021 · Lecture : min.

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Il n'est plus là

Demain, papa va mourir. C'est l'annonce faite par les médecins des soins palliatifs.

C'est une coupure, une amputation d'une partie de moi, la perte de ce qu'il représentait. Apprendre à vivre sans lui, sans ce qu'il représentait, c'est faire un deuil.

Douleur du deuil, douleur immense due à cette représentation que je m'étais faite de mon père et dont je ne peux ignorer ce que sa perte représente. Le travail de deuil n'est pas un oubli ou une acceptation d'une perte. Je dois retrouver cette partie de moi amputée, ce que mon père a emporté de moi avec lui, cette partie de moi que j'avais investie dans mon père et qui me lie à lui.

Une journée à me préparer à cette perte imminente est longue, cependant les obligations du quotidien, la télévision pour s'abrutir (illusoire) ou l'ordinateur et internet pour fuir (illusoire aussi) permettent de se défendre temporairement contre la douleur et l'angoisse (aucun pouvoir sur l'inconnu).

Si cette journée m'a semblée interminable, la nuit est bien pire. Elle est le siège de l'inactivité, du silence, du noir, elle est le siège des pulsions de mort, du rien. N'est-ce pas au crépuscule ou au petit matin que l'on dépose les armes, accablé de fatigue. Quand le téléphone sonnera ce sera un soulagement, une délivrance de l'étreinte qui va faire exploser ma tête. Je n'espère qu'une chose, que papa ne soit pas seul, que quelqu'un lui tienne la main, que quelqu'un pense à diffuser de la musique classique, qu'il affectionne tant, pour rendre son départ plus doux.

Le deuil commence avec le fantasme que tout a été fait avec respect, dignité, amour. C'est se rassurer face à mon incapacité, face à mon absence. Cette nuit est une lutte contre l'éclatement de la boule au fond de ma gorge, l'interdiction de libérer mes émotions. Serait-ce montrer sa défaite, le contrôle permet-il de museler sa douleur ? Perdrais-je ma dignité dans les larmes ? J'ai la nausée.

Aujourd'hui est jeudi, aujourd'hui est le premier jour du mois d'août, mois de la chaleur, des petites robes légères, des vacances et de la plage. Aujourd'hui papa est mort.

Il reste les silences, les mots jamais prononcés, les conversations censurées. Il reste le souvenir de notre complicité passée, le souvenir de la dernière fois où je l'ai vu, au retour de ce concert, ce Requiem de Mozart auquel il n'avait pu m'accompagner faute d'une santé déclinante. Cette représentation qu'il a vu par mes yeux, qu'il a entendu par mes oreilles, c'est mon avenir. Retrouver tout ce qu'il a emporté, l'absorber, le transformer pour qu'il bénéficie, comme ce soir-là, de mon futur. Tout ce que je vivrais il le vivra avec moi, cette trace qu'il a laissée me construit. Même si tout ce qui nous ai offert doit être restitué, avec les intérêts.

Faire son deuil, savoir, comprendre, que rien n'est jamais ce que l'on aurait voulu que ce soit, qu'il faut faire avec et que ce n'est pas si important finalement. Le temps, la vie… JE fais mon ouvrage.

Tout ce que je viens d'écrire s'applique, selon moi, à toutes pertes. Deuil d'une enfance maltraité, deuil de l'illusion que tout aurait pu être différent. Tous ces affects, dont la colère que je n'ai pas abordée par pudeur, s'appliquent au désinvestissement, au détachement.

Ce constat et l'acceptation de notre impuissance, qui permet la réappropriation de ce qui nous a été enlevé, ne posent qu'une question : Suis-je capable d'être aimé ? Et malgré l'échec, malgré l'angoisse : Suis-je capable d'aimer ?

J'attire votre attention sur le fait que cet article est issu d'une épreuve personnelle. Toutes les expériences de deuil sont uniques et particulières même si elles sont universelles, à l'image de l'endeuillé, unique et particulier.

Photos : Shutterstock

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Écrit par

Sandra BERKHOUT

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Bibliographie

  • KLEIN Mélanie, "Deuil et dépression", Edition Payot, Collection Petite bibliothèque Payot, Paris, Réédition Poche 2016, pages 160.
  • CNPU d'Angers, "Deuil normal et pathologique", Cours de Psychiatrie, Module 6, Question 70, http://psyfontevraud.free.fr/cours/70-deuil.htm.
  • FREUD Sigmund, "Deuil et mélancolie", Edition Payot, Collection Petite bibliothèque Payot, Paris, Réédition Poche 2011, Pages 96.

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