J'écoute cette chanson en boucle, et alors ?

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La répétition est fondamentale dans la musique et la survie. Plusieurs études expliquent pourquoi certaines chansons entre dans nos vies et n'en sortent plus.

15 nov. 2018 · Lecture : min.
J'écoute cette chanson en boucle, et alors ?

Est-ce qu'il vous arrive aussi d'écouter jusqu'à n'en plus pouvoir des chansons que vous aimez ? D'appuyer sur le bouton "repeat" jusqu'à ne plus pouvoir compter, et de recommencer la chanson si vous avez été interrompu(e) ? 

La répétition a toujours été indispensable à la survie de l'être humain, et a été une constante dans son histoire : c'est en observant la répétition des cycles lunaires, des marées, des saisons ou du jour et de la nuit qu'il a pu définir les saisons, apprendre à quel moment cultiver et à quel moment ne pas le faire. En définitive, on peut dire que c'est grâce à la répétition que les civilisations ont pu se créer. 

Si la répétition était initialement un outil pour la survie, la réitération nous permet encore aujourd'hui de nous risquer, de donner une opportunité à la créativité et de créer des routines nécessaires pour mener une vie organisée. Elle est si essentielle que, selon José León Carrión, professeur de neuropsychologie, "sans répétition, nous devrions tout recommencer de zéro chaque jour, et il n'y aurait pas de comportement intelligent". 

Qu'est-ce qui se passe dans notre cerveau quand on écoute une chanson ? 

La raison pour laquelle on aime écouter de la musique, et qui nous fait ressentir le besoin de réécouter les mêmes chansons, est l'activation du système de récompense de notre cerveau. Ce système biologique nous récompense lorsqu'on réalise des actes vitaux pour notre survie. C'est pour cela que l'on peut se sentir un peu "groggy" quand on ingère des aliments, et encore plus après avoir eu une relation sexuelle : c'est la façon dont la nature et la biologie s'assurent que nous faisons les choses adéquates pour survivre. 

Le système de récompense fait que la musique est certainement le produit artistique que nous réutilisons le plus. Il est rare de lire un même livre ou de voir un même film plus de deux ou trois fois, mais quand il s'agit de chansons, on peut les écouter des dizaines de fois. 

Pourquoi avons-nous besoin d'écouter des chansons en boucle ? 

Nous savons que la musique affecte le système de récompense, mais différemment pour chaque individu. Certaines personnes ne ressentent rien avec la musique : le système de plaisir n'enregistre aucune activité. Aucune musique ne leur plaît plus que ça, et elles ne comprennent pas pourquoi les autres passent autant de temps à en écouter. 

Au contraire, certaines personnes ont la chair de poule en écoutant leur type de musique favori : c'est la dopamine, l'hormone du bien-être, qui régule ces sensations. 

"[Écouter une chanson en boucle,] c'est comme si on avait devant soi un plat de petits gâteaux et qu'on ne pouvait pas s'empêcher d'en manger, même sans avoir faim. Il arrive la même chose avec la musique ou avec les drogues. On n'a pas besoin de tout ça pour survivre, mais [...] la musique a cette incroyable aptitude de s'infiltrer dans nos mécanismes de défense. Un peu comme la cocaïne. [...] Et l'aspect positif de la musique, c'est qu'elle ne menace pas notre sens de survie", Peter Vuust, Pr de la Royal Academy of Music de Aarhus (Danemark), membre éminent du Center for Music in the Brain.

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Aussi bien dans son livre On Repeat: how Music Plays the Mind que dans son essai One More Time, Elizabeth Hellmuth Margulis, psychologue musicale de l'Université d'Arkansas, aborde l'importance de la répétition en musique. 

"Qu'est-ce que la musique ? Je le sais quand je l'écoute. La simple répétition peut servir comme un acte quasiment magique de visualisation. Plutôt que de demander qu'est-ce que la musique ?, nous devrions nous poser une question plus facile : qu'est-ce que nous écoutons comme musique ? Et une autre grande partie de la réponse pourrait être : je le sais quand je l'écoute de nouveau."

La répétition musicale

La musique est la forme artistique qui comporte en soi le plus de répétitions. Il suffit pour cela de prendre pour exemple les chansons les plus connues du rock des années 50, 60 et 70 : elles contiennent trois ou quatre accords, des paroles simples et répétitives. Sans compter les "na na na" ou "la la la", ressource simple et efficace. 

Elizabeth Hellmuth Margulis définit la répétition comme un élément clé de la musique. À travers plusieurs études et expériences, elle précise que les patrons de répétition en musique se voient dans toutes les cultures.

Depuis des siècles, les compositeurs ont eu recours à ces patrons préétablis, mais ont préféré s'en éloigner au XXe siècle. La répétition leur paraissait vague, simple, et donc mauvaise. Theodor Adorno, philosophe, sociologue et compositeur allemand, voyait en la répétition la marque de la musique populaire, qu'il qualifiait de "psychotique et infantile", en plus d'être un élément fondamental de la société industrielle. 

Cette idée a été récemment contredite par les recherches du Département de Psychologie de la Western Washington University. Une étude affirme en effet que "ce sont les chansons que les gens connaissent et que les gens aiment qui deviennent le plus souvent invasives", et pas les plus détestées, comme on pourrait le penser. Cependant, l'étude n'écarte pas la possibilité que "nous nous souvenons plutôt des chansons négatives", ce qui pourrait avoir une relation étroite avec l'apparition de pensées non désirées récurrentes. 

Elizabeth Hellmuth Margulis a exposé des participants à deux fragments d'une composition de Luciano Berio et Elliot Carter, deux compositeurs qui évitent les répétitions intentionnelles. Elle avait préalablement modifié digitalement un des fragments pour lui ajouter des répétitions. Résultat ? Les participants ont affirmé avoir préféré la version altérée, avec des répétitions aléatoires, qu'ils ont trouvé plus humaine et qui leur donnait moins la sensation d'avoir été créée par un ordinateur. 

La répétition connecte chaque morceau de musique au suivant : c'est ce qui fait que quand on entend quelques notes, on imagine déjà ce qui suit. Le cerveau est inconsciemment en train de chanter, et c'est à ce moment-là qu'on peut se mettre à fredonner sans s'en rendre compte.  À ce moment là, la partie émotionnelle du cerveau prend le pas sur la rationnelle, et il atteint une paix relative. Cette relaxation des neurones est ce que les professeurs de Psychiatrie et Psychologie de l'Université de Barcelone appellent "suppression par répétition", menant à la réduction de la capacité de réponse quand nous écoutons quelque chose de connu. 

Le plaisir du connu

Nous préférons les choses que nous connaissons déjà. Prenons un exemple : une chanson que vous n'aimez pas particulièrement passe à la radio. Vous l'entendez ensuite au supermarché, dans une boutique, au coin de la rue... Très vite, vous allez voir que vous allez battre la mesure, chanter les paroles : c'est l'effet de simple exposition

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À travers le monde, nous préférons tous ce que nous connaissons déjà. Le connu est satisfaisant car il garantit l'anticipation et, dans le cas de la musique, la participation de celui ou celle qui écoute. D'ailleurs, le musicologue David Huron (Ohio State University) a calculé que 90% du temps où nous écoutons de la musique, nous revenons en réalité sur des fragments que nous avons déjà écouté auparavant. 

Cette chanson qui nous revient toujours en tête

Même une chanson qu'on n'aime pas peut se reproduire mentalement de façon insatiable, pour la simple raison que le cerveau la relie immédiatement à un souvenir ou à un moment du passé moins précis. Carlos Pereira, psychologue à l'Université d'Helsinki, précise que la zone émotionnelle de notre cerveau est plus active quand la musique que l'on écoute nous est familière, peu importe qu'on l'aime ou non. 

Des études récentes ont montré que, lorsqu'on écoute souvent un morceau, on est plus enclin à battre la mesure, à taper du pied ou à bouger. La répétition nous invite à une écoute participative : on n'est plus un auditeur passif, mais on vit le morceau. 

Des études ont aussi montré que l'attention des auditeurs évolue au fur et à mesure des écoutes, se focalisant sur différents aspects sonores à chaque nouvelle répétition. Il arrive la même chose dans le langage, avec ce qu'on appelle la "satiété sémantique" : à répéter un mot encore et encore (par exemple "couette, couette, couette, couette..."), on se concentre uniquement sur sa modulation, on le trouve bizarre et on joue avec jusqu'à ne plus penser à sa signification et à l'oublier.  

La répétition nous ouvre de nouveaux modes d'écoute, qui ne sont pas accessibles immédiatement. En écoutant, encore et encore, on découvre une réalité cachée, on a une autre compréhension du monde. Encore plus précis, des études ont prouvé que nous trouvions plus musicales et harmonieuses des répétitions de sons déjà entendues que des nouvelles. 

Lorsqu'on écoute un morceau qu'on connait, on imagine déjà les notes qui vont suivre : cette façon d'écouter est liée à notre sensibilité aux airs obsédants, ce qui fait que des chansons ou morceaux de chansons se jouent sans arrêt dans notre esprit. 

Est-ce qu'on en a inévitablement assez d'écouter toujours la même chanson ? 

Pour Peter Vuust, c'est évident. La répétition d'une chanson active notre système de survie car nous apprenons quelque chose de nouveau. À force de répétition, arrive un moment où nous n'apprenons plus rien : la chanson passe de l'autre côté du spectre. Selon lui, nos systèmes biologiques sont très sensibles à cela, mais nous sommes tous différents : ainsi, peut-être qu'un(e) ami(e) n'apprendra plus rien à la deuxième écoute, alors que vous aurez besoin de plus de 10 écoutes pour ne plus rien apprendre. 

Photos : Shutterstock

"Les musiciens sont plus sensibles aux changements de sons par minute que les autres. Mais peut-être aussi êtes-vous meilleur(e) pour obtenir des informations de la musique", Peter Vuust. 

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Commentaires 1
  • Eglantine

    C'est pas moi qui dirait le contraire, la musique me transporte et fait partie intégrante de mes journées. j'écoute en boucle, j'adore, mon cerveau aussi, et c'est bon pour moi.