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La peur de la crise s'est généralisée et empêche les gens d'agir

Carole Micorek revient aujourd'hui sur son parcours et sur ce qui l'a poussée à entreprendre des études en psychologie du travail, alors qu'elle s'était tout d'abord orientée vers le management et les ressources humaines. 

8 oct. 2013 Interviews - Lecture : min.

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Spécialisée en psychologie du travail, Carole Micorek a tout d'abord suivi une formation en management et ressources humaines. Très vite, elle a compris que ce qui l'intéressait le plus était d'aider les personnes à découvrir et développer leur potentiel dans le cadre de leur activité professionnelle, c'est pourquoi elle a décidé de se former en psychologie du travail.

Votre carrière a commencé dans le management avant de s’orienter vers la psychologie du travail, pourquoi ?

J'ai un parcours atypique qui débute en école de commerce, où j'ai réalisé une formation initiale, en France, puis en Angleterre, avec un double diplôme et spécialisation en management et ressources humaines. Comprendre les gens, les faire travailler ensemble et la gestion d'équipe sont des domaines qui m'intéressent depuis toujours.

Même si la psychologie m'a toujours passionné, j'ai commencé par une voie détournée. Toutefois, j'ai eu la chance d'être dans une école de commerce qui était très ouverte à tout ce qui est psychologie, communication, pratique et développement de notre propre potentiel au sein de l'école et de l'entreprise.

Votre parcours professionnel vous a donc conduit à travailler en entreprise.

J'ai, en effet, travaillé dans le milieu de la communication et des médias, et j'ai exercé des responsabilités managériales et en marketing. Avoir de l'expérience dans le monde de l'entreprise était mon objectif et cela m'a permis de me rendre compte que ce qui m'intéressait le plus était moins l'aspect technique que l'aspect humain.

Former les gens, participer à leur recrutement, manager faisaient partie de mes tâches principales et j'ai découvert que c'était exactement ce que j'avais envie de faire, tout comme participer au développement du potentiel des individus dans leur travail, les accompagner, leur donner confiance en eux… Une forme de coaching en fait. Et c'est devenu mon crédo aujourd'hui : participer au développement de la personne au travail.

Qu'est-ce qui vous a poussé à vous former en psychologie du travail ?

En parallèle de mes formations, j'ai un vécu personnel qui fait que j'ai entamé une psychothérapie à l'adolescence. On va dire que ça m'a confronté à diverses méthodologies et à travailler sur moi. D'ailleurs, je n'ai jamais arrêté de travailler sur moi depuis l'âge de 16 ans.

Lorsque j'ai entamé ma formation en école de commerce, je ne me sentais pas mûre pour entamer un parcours académique de psychologie. J'avais d'abord besoin de me sentir solide et formée pour, à mon tour, pouvoir accompagner les autres.

À la faveur d'une mutation professionnelle, j'ai fait un bilan de compétences en 2003 : ça a été l'opportunité de mettre en route ce projet concrètement, car toutes les conditions étaient réunies. J'ai fait ce bilan avec une psychologue du travail du CNAM.

Il en est ressorti que je m'intéressais en particulier à tout ce qui touche à la formation et au recrutement, donc des missions inhérentes à la psychologie du travail. D'ailleurs, je faisais déjà ça par goût et instinct dans mon activité. De plus, j'avais déjà de l'expérience en entreprise, dans des milieux sous pression... Devenir psychologue du travail était donc une suite logique.

J'ai entamé ce cursus en 2004 et, en parallèle, j'ai fait de l'accompagnement à l'emploi et des bilans de compétences. J'ai été prestataire de Pôle Emploi (ex ANPE) tout en suivant mes études en cours du soir et le week-end.

Diplômée en 2010, mon objectif était très clair : m'installer en libéral. Issue d'une famille où les gens sont plutôt entrepreneurs, j'ai toujours été entourée d'un environnement où on est indépendant. Je pense que cela a beaucoup compté aussi. Je suis quelqu'un qui a besoin de cette indépendance. Je peux entrer dans le moule, mais je pense que je suis plus efficace en étant autonome. C'est une liberté de choisir avec qui on veut travailler, comment, etc.

Mon parcours personnel et mon parcours professionnel me permettent de faire la synthèse de tout cela en cabinet libéral.

Quelle est votre méthodologie ?

La base de mon travail, comme pour tout psychologue, c'est le langage. La parole est notre matière première. Mon orientation est analytique dans la mesure où elle se centre sur l'histoire de la personne, de ce que la personne raconte.

Ma posture professionnelle est rogérienne. J'ai découvert Carl Rogers en école de commerce et ça a été une vraie révélation, concernant l'accompagnement et le développement personnel.

Dans mon exercice, je suis dans le dialogue avec la personne. Nous ne sommes pas là pour faire un travail qui va durer 10 ans, mais plutôt un parcours sur quelques séances, quelques mois, pour cibler et régler des problématiques que nous identifions ensemble. Je me considère comme une boîte à outils et, selon le patient, je vais choisir certains outils plutôt que d'autres.

J'utilise la psychogénéalogie et le génosociogramme ainsi que des outils  systémiques. Je m'intéresse également à la gestion des émotions, et j'utilise la technique d'identification sensorielle des peurs inconscientes (Tipi), qui permet de travailler, en particulier, sur des événements traumatiques ou perturbateurs. Je travaille sur la colère, la peur, l'anxiété, les inhibitions, les blocages, etc. Je peux également travailler sur les événements traumatiques et, concrètement, sur des situations problématiques.

Pourriez-vous détailler le travail que vous réalisez avec la Tipi ?

C'est un double travail : on va essayer de comprendre qu'est-ce qu'il s'est passé dans la vie du patient et pourquoi il en est là. Mais c'est aussi un travail émotionnel et sensoriel, puisque la Tipi se centre aussi sur les sensations physiques. Dans le fond, c'est un travail purement émotionnel concernant des situations concrètes.

Comprendre pourquoi on n'est pas bien est une chose, changer ce qui ne va pas, c'est autre chose. Je travaille toujours sur les deux tableaux : si on veut évacuer une peur de l'abandon, il faut d'abord comprendre qu'est-ce qu'il s'est passé dans l'histoire de la personne pour qu'il y ait cette sensation d'abandon et travailler sur les situations au cours desquelles elle se manifeste pour, ensuite, se focaliser sur toutes les perturbations qui découlent de cela.

Trois quart des personnes qui me consultent le font concernant des problèmes en lien avec le travail et un tiers des personnes viennent pour des problèmes concernant le domaine des émotions. La technique Tipi, une technique qui n'est pas traumatisante, me permet d'accompagner la personne dans la description de ses sensations, de ses émotions, etc. Une séquence Tipi dure trois minutes maximum.

Les plupart des gens viennent surtout pour des problématiques liées à leur activité professionnelle donc mon activité inclut toute une partie liée au coaching. Il s'agit de comprendre pourquoi on en est là dans le travail, en quoi cela fait écho à des problématiques privées, s'il s'agit de schémas répétitifs que l'on est en train de reproduire dans d'autres domaines de sa vie, etc. Il faut déterminer quelles ressources a la personne pour faire face à la situation, qu'est-ce qu'elle peut contrôler, qu'est-ce qu'elle ne peut pas contrôler, etc.

Les gens viennent me voir quand ils sont dans l'impasse, qu'ils ne savent pas quoi faire. Ma mission est de leur faire voir qu'ils ont les moyens de sortir de cette situation. La solution peut parfois être de changer d'emploi, mais pas toujours.

La situation de crise actuelle accentue probablement les peurs liées à la vie professionnelle ?

Actuellement, les gens se sentent coincés, la situation de crise crée une peur dans laquelle on a tendance à s'enfermer. Il faut faire très attention. La crise est réelle, ça va s'en dire, mais c'est également une excuse sociétale et politique. Dire "c'est la crise" sous-entend qu'il ne faut surtout pas bouger.

C'est une peur généralisée, qui s'est installée et qui empêche les gens d'agir. On est dans un système qui génère encore plus de peur (des crédits à payer, etc.). Personnellement, j'essaye toujours de travailler pour objectiver les situations problématiques, c'est mon côté très pragmatique.

Quelle est votre "philosophie" ou "vision" ?

Ma vision c'est celle de mes maîtres à penser, que j'ai faite mienne : le travail c'est une tâche, une mission et des objectifs qui amènent à faire travailler ensemble des gens qui n'auraient pas de raisons de s'entendre dans d'autres circonstances et qui doivent, quoi qu'il arrive, effectuer cette tâche, cette mission et ces objectifs.

Mon but est d'essayer de comprendre pourquoi le travail n'est plus central, dans certains cas, et qu'est-ce qui fait que les gens sont plus centrés sur des problèmes qui ne concernent pas leur travail et les tâches à réaliser.

J'interviens dans des secteurs professionnels comme la fonction publique territoriale, le milieu de l'enseignement, les organismes mixtes comme la CAV, les associations, les entreprises privées et le secteur médico-social.

Votre activité s'articule entre l'exercice en libéral et vos interventions en entreprise. Pourriez-vous nous donner plus de détails concernant ces interventions ?

En entreprise, j'interviens sur des situations liées au travail : la souffrance des équipes, des personnes, la gestion des événements traumatiques. Je propose également des choses plus classiques comme l'analyse des pratiques professionnelles.

J'interviens sur des dispositifs sur mesure et ma méthodologie est à disposition pour tout cela : aussi bien la psychodynamique du travail, fondée par Christophe Dejours, et la clinique de l'activité, qui est aujourd'hui dirigée par Yves Clos.

Le point commun de ces deux approches c'est la posture de clinicien du travail. Il ne positionne pas en tant qu'expert mais il travaille avec les salariés pour trouver des solutions et retrouver la cohésion d'équipe. D'ailleurs, mes conclusions émanent toujours du groupe, de l'ensemble des personnes avec lesquelles je travaille.

Les principaux symptômes sur lesquels je travaille en entreprise sont les conflits interprofessionnels, les événements traumatiques (accident travail, décès, etc.) et la conduite du changement, c'est-à-dire une entreprise qui fusionne, ce qui implique l'arrivée de nouvelles personnes ; une entreprise qui grandit, avec les changements organisationnels et de mentalité que cela suppose ; un déménagement, etc.

En entreprise, je travaille essentiellement sur du collectif. Pour moi, dans mon approche, tout problème/conflit individuel a forcément une source organisationnelle.

Vous réalisez également des formations.

Les formations que je réalise sont des dispositifs sur mesure : comment prendre en charge la souffrance au travail, des formations destinées aux représentants du personnel, pour les aider à recueillir les plaintes de certains salariés, ainsi que des formations pour les managers (équipes qui me sollicitent pour travailler sur des situations difficiles).

Je travaille aussi beaucoup en réseau, souvent sur recommandation du médecin du travail, qui est mon référent en situation de travail, et qui a une vision globale et historique de l'entreprise.

J'ai en projet de mettre en place un groupe de parole pour les personnes qui ont vécu des situations difficiles au travail. J'accompagne, en effet, beaucoup de personnes qui sont en arrêt et qui pourraient s'intégrer à un groupe de ce type.

Photo : Carole Micorek

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