​Le basculement des études vers la carrière, un changement (trop) brutal ?

Certains jeunes diplômés éprouvent un sentiment proche du vertige en basculant dans le monde professionnel. Il.Elles quittent la sécurité d'une progression annuelle...

5 AVRIL 2022 · Lecture : min.

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​Le basculement des études vers la carrière, un changement (trop) brutal ?

Le basculement des études vers la carrière, un changement (trop) brutal ?

Comment vivons nous le basculement du mode des études dans le monde du travail ? Souvent on se focalise sur l'apprentissage des codes de l'entreprise et l'acquisition des comportements dits professionnels. Or il semble qu'à un niveau plus profond de l'expérience de vie, le changement puisse être ressenti comme très brutal.

Lorsque j'ai intégré le monde du travail (dans les années 90) après 5 ans d'études, le principal changement ressenti lors du passage dans le monde professionnel était pour moi l'obligation de porter un costume. Je ne me questionnais pas sur les comportements et les relations. Ma carrière me semblait être une question de vitesse et pas d'objectif ni de sens.

En 2022, plusieurs phénomènes amplifient la potentielle brutalité du basculement vers le monde professionnel.

Pour illustrer mon propos je propose l'analogie avec la situation d'un plongeoir de piscine. Les jeunes vivent pendant plusieurs années une expérience qui est de monter les marches du plongeoir. Le haut du plongeoir est connu, on peut s'arrêter sur des plongeoirs intermédiaires. Par contre plus on monte haut, plus on s'habitue à l'expérience de monter les marches, et plus on va sauter de haut dans un univers non structuré et non connu, la piscine. En montant les marches on n'a pas vraiment appris à nager.

L'habitude de la progression balisée par année académique

Les années Lycée, Université… sont différentes mais elle restent structurées et vécues d'année en année par un rythme identique "emploi du temps+programme+examen de fin d'année".

La durée des études a fortement augmenté ces dernières décennies :

  • le nombre d'étudiants intégrant l'enseignement supérieur et faisant donc des études plus longues a explosé passant d'un peu plus de 1 million dans les années 80' à plus de 2,5 millions actuellement
  • la durée des études supérieures est passée en moyenne de moins d'un an et demi en 1985 à presque 3 ans en 2015
  • les réorientations croissent rapidement (presque x2 de 2010 à 2015) allongeant également la durée des études

Les jeunes étudient plus longtemps et ancrent leurs habitudes de progression annuelle. De plus, leur choix de parcours passant par des systèmes d'affectation souvent perçus comme des loteries (Affelnet, Parcoursup..).

Serait-ce le grand bénéfice des années de césure ou des "gap year" anglo-saxons qui incitent les jeunes à se prendre une année "libre" après le Bac pour voyager, faire des stages, s'engager. Ces années en plus ont cet effet d'apprentissage sur la prise de décision face à la liberté et un effet de pause sur l'échelle des rythmes annuels académiques.

Des schémas de carrière traditionnels, prédéterminés non valides

  • La mesure de la réussite d'une carrière par le niveau de responsabilité et le montant du salaire était quasiment objective. Aujourd'hui, la satisfaction au travail, le bien-être, la recherche de sens rendent la réussite fondamentalement subjective.
  • Dans l'analogie du plongeoir, avant tout le monde sautait dans la même piscine, alors qu'aujourd'hui chacun doit d'abord se dessiner sa piscine avant de sauter dedans… Il faut passer par une posture de "créateur" de son propre parcours avant de pouvoir avancer.
  1. Un ressenti fort face à la perception du vide
  • L'abandon des habitudes de rythme annuel et le cadre trop ouvert des choix professionnel mène certaines personnes à ressentir des sensations exprimées de manière variée
    1. perte de socle, de fondations
    2. sentiment d'affaissement
    3. ressenti de chute
    4. désorientation
    5. sensation de paralysie
    6. sentiment d'être porté par les évènements et relations externes et de ne rien choisir
  • Cette sensation peut être encore amplifiée par les choix d'orientation par vocation. Les jeunes qui savent depuis le lycée ou avant qu'il veulent travailler dans la musique, dans le tourisme, devenir avocat et ce avec un niveau de certitude très fort peuvent paradoxalement se retrouver encore plus fortement face au vide lorsque la fin des études arrive.
  • Les jeunes ayant choisi des métiers créatifs, où ils vont s'exprimer en tant qu'artistes se retrouvent à la fin des études avec un risque perçu naturellement plus important de fait de l'exposition personnelle à laquelle ils seront soumis par le biais des critiques et réussites de leurs œuvres.
  • L'émotion sous-jacente est bien souvent la peur et elle peut bloquer les décisions lors de son démarrage de parcours professionnel.

Si vous vous trouvez dans ce genre de situation, un exercice à tenter pour surmonter cette peur est de s'imaginer le pire qui puisse arriver, écrivez l'ensemble des situations les pires qui puissent arriver, pendant 20 minutes (pas moins, pas plus), quelques jours d'affilée. Cet exercice, en lui-même un peu effrayant, vous amènera peut être à basculer dans votre perception d'une peur floue et donc non gérable à des craintes précises, et sur lesquels vous pourrez agir.

Le système éducatif apprend aux jeunes à monter à l'échelle du plongeoir en en faisant des alpinistes compétents et bien équipés pour passer de Bac+1 à Bac+2 etc…. mais sont-ils bien équipés pour la nage dans la vie professionnelle ?

Photos : Shutterstock

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Écrit par

Bernard Hasson

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Bibliographie

  • Fin des études, début des inquiétudes : la difficile transition vers une vie active, lemonde.fr, par Alice Raybaud, publié le 14 janvier 2019: https://www.lemonde.fr/campus/article/2019/01/14/fin-des-etudes-debut-des-inquietudes-quand-les-etudiants-redoutent-l-entree-dans-la-vie-active_5408631_4401467.html
  • La réorientation dans l’enseignement supérieur, 2020-063 - juin 2020 : https://cache.media.enseignementsup-recherche.gouv.fr/file/2020/73/1/IGESR_063_Reorientation_enseignement_superieur_1338731.pdf

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