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Le pouvoir cause des dommages au cerveau

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Les leaders perdent en capacité mentale, surtout pour ce qui est de lire les autres, alors que c'était crucial pour leur avancée.

19 janv. 2018 · Lecture : min.
Le pouvoir cause des dommages au cerveau

Si le pouvoir était un médicament sous ordonnance, il aurait une longue liste d'effets secondaires. Il peut intoxiquer. Il peut corrompre. Il peut faire penser n'importe quoi. Mais peut-il causer des dommages au cerveau ?

L'historien Henry Adams parlait en termes métaphoriques, et non médicaux, lorsqu'il a décrit le pouvoir comme "une sorte de tumeur qui finit par tuer la sympathie de la victime". C'est assez proche des conclusions de Dacher Keltner, un professeur de psychologie de l'Université de Berkeley. Au cours de ses recherches qui ont duré plus de 20 ans, il a découvert que les sujets sous l'influence du pouvoir agissaient comme s'ils avaient subi un choc traumatique au cerveau, devenant plus impulsifs, moins conscients du risque et, surtout, moins capables de se mettre à la place des autres.

Sukhbinder Obhi, neuroscientifique de l'Université de McMaster, en Ontario, a récemment décrit quelque chose de similaire. Au contraire de Keltner, qui étudie le comportement, Obhi étudie le cerveau. Et en mettant les tête des puissants et des moins puissants dans un stimulateur magnétique transcrânien, il a découvert que le pouvoir impactait un processus neural spécifique, "l'effet miroir", qui pourrait être la pierre angulaire de l'empathie. Ce qui offre une base neurologique à ce que Keltner a appelé le "paradoxe du pouvoir" : une fois que l'on a le pouvoir, on perd certaines des capacités qui nous ont été nécessaires pour le gagner.

La perte des compétences

Cette perte des compétences a été démontrée de nombreuses manières, parfois très créatives. Lors d'une étude de 2006, il était demandé aux participants de se dessiner la lettre E sur le front afin que les autres la voient, une tâche qui demande de se voir d'un point de vue extérieur. Ceux qui se sentaient puissants avaient trois fois plus de chance de dessiner le E dans leur sens de lecture, donc à l'envers pour tous les autres (ce qui peut rappeler en un sens la cérémonie des JO de 2008, où George W. Bush avait provoqué un tollé en tenant le drapeau américain à l'envers). D'autres expériences ont montré que les personnes puissantes ont plus de mal à identifier ce que les autres ressentent, ou à deviner comment un collègue peut interpréter une remarque.

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Le fait que l'on ait tendance à imiter les expressions et le langage corporel d'un supérieur aggrave ce problème : les subordonnés offrent peu d'indices aux puissants. Mais, plus important, explique Keltner, les puissants arrêtent d'imiter les autres. Rire lorsque les autres rient ou se sentir tendu lorsque les autres le sont aussi fait plus que juste se fondre dans la masse. Cela permet d'activer le même sentiment que celui que les autres sont en train d'avoir et offre une fenêtre pour comprendre d'où ils viennent. Les personnes puissantes "arrêtent de simuler l'expérience des autres", explique Keltner, ce qui mène à ce qu'il appelle un "déficit d'empathie".

Se mettre à la place des autres

L'effet miroir est une sorte d'imitation plus subtile, qui se passe dans nos têtes et sans que l'on s'en rende compte. Lorsque nous regardons quelqu'un réaliser une tâche, la partie du cerveau que nous utiliserions pour faire la même s'active en réponse sympathique. On l'appelle aussi expérience vicariante, ou expérience d'autrui. C'est ce qu'Obhi et son équipe essayaient d'activer lorsqu'ils montraient à leurs participants une vidéo de quelqu'un en train de serrer une balle en mousse.

Pour les participants non puissants, la réflexion fonctionnait très bien : le chemin neural qu'ils auraient utilisé pour serrer la balle eux-même s'allumait vivement. En revanche, ce n'était pas du tout le cas du groupe des puissants.

La réponse miroir était-elle brisée ? Plutôt anesthésiée. Aucun des participants ne possédait le pouvoir permanent. Il s'agissait d'étudiants qui avaient été "préparés" à se sentir puissants en se souvenant d'une expérience lors de laquelle ils avaient été en charge. L'anesthésiant devrait probablement s'évaporer en même temps que le sentiment (leurs cerveaux n'étaient pas abîmés structurellement après une après-midi en laboratoire). Mais si les effets sont de longue durée (par exemple, lorsque les analystes de Wall Street murmurent leur grandeur heure après heure, que les membres du comité exécutif leur offrent plus de paye, et les médias les encensent), ils peuvent alors occasionner des changements fonctionnels sur le cerveau.

On peut se demander si les puissants arrêtent simplement de se mettre à la place des autres, sans en perdre la compétence pour autant. À ce sujet, Obhi a réalisé une étude importante qui peut aider à répondre à cette question. Cette fois, on expliquait au sujet ce qu'était l'effet miroir et on lui demandait de faire un effort conscient pour augmenter ou réduire sa réponse. "Nos résultats", écrit-il avec sa co-autrice Katherine Naish, "ne montraient pas de différence". L'effort n'aidait pas.

C'est une découverte assez déprimante, après tout. La connaissance est supposée être le pouvoir. Mais quel bien cela fait-il de savoir que le pouvoir prive de connaissance ?

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Ces changements font parfois du mal. Selon les études, le pouvoir induit le cerveau à ne plus prendre en compte les informations périphériques. Dans la plupart des situation, c'est un stimulant efficace. Mais, en société, cela tend à nous rendre plus obtus. Pour Susan Fiske, professeur de psychologie à Princeton, le pouvoir réduit la nécessité d'une lecture nuancée des personnes, puisqu'il nous donne le commandement des ressources auxquelles nous n'avions autrefois accès qu'en cajolant les autres. Mais évidemment, dans une organisation moderne, le maintien de ce commandement se base sur un support organisationnel. Et les nombreux exemples d'orgueil exécutif dépassant les limites suggèrent que beaucoup de leaders dépassent les bornes de façon totalement contre-productive.

Moins aptes à comprendre les caractéristiques individuelles, les puissants se basent alors sur les stéréotypes. Et selon d'autres études, moins ils sont capables de voir cela, plus ils se basent sur une "vision" personnelle pour naviguer.

Ne peut-on rien faire ?

Si et non. Il est difficile de stopper la tendance du pouvoir à affecter le cerveau. Ce qui est plus simple, au moins de temps à autre, est d'arrêter de se sentir puissant.

Dans la mesure où cela affecte notre façon de penser, rappelle Keltner, ce n'est pas un poste ou une position qui est responsable, mais un état mental. Rappelez-vous d'un moment où vous vous êtes senti impuissant, suggère-t-il, et votre cerveau pourra renouer avec la réalité.

Se souvenir d'une expérience d'impuissance semble fonctionner pour certaines personnes, et les expériences les plus brûlantes peuvent offrir une sorte de protection permanente. Une étude publiée dans le "Journal of Finance" en février 2016 a montré que les directeurs d'entreprise qui avaient vécu, enfants, une catastrophe naturelle ayant engendré de nombreux morts prenaient moins de risques que les directeurs qui n'en avaient jamais vécu. Les auteurs de l'étude précisent toutefois que ceux qui ont vécu une catastrophe engendrant peu de morts prenaient eux aussi plus de risques.

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Indra Nooyi, directrice et présidente de PepsiCo raconte comment, lorsqu'on lui a annoncé ce nouveau poste et qu'elle est arrivée chez elle, ressassant son importance et sa vitalité, sa mère lui a conseillé de "laisser cette couronne au garage". Pour Nooyi, c'est un rappel des obligations ordinaires et du besoin de rester dans la réalité.

Lord Davis Owen, un neurologue anglais devenu parlementaire, a écrit un livre nommé "In Sickness and Power", une enquête des diverses maladies qui ont affecté les performances des Premiers Ministres anglais et des Présidents des USA depuis 1990. Alors que certains ont souffert d'AVC (Woodrow Wilson), se droguaient (Anthony Eden) ou avaient probablement des troubles bipolaires (Lindon B. Johnson, Theodore Roosevelt), au moins quatre présentaient un trouble que la littérature médicale ne reconnaissait pas, mais aurait dû selon Lord Owen.

Le "syndrome d'orgueil", comme lui et son co-ateur Jonathan Davidsen l'ont décrit dans un article publié dans "Brain" en 2009 :

"est un trouble de la possession du pouvoir, particulièrement de pouvoir associé à un succès énorme, retenu sur plusieurs années et ayant le minimum de contraintes sur le leader".

Ses 14 signes cliniques incluent : manifester du contentement pour les autres, perte du contact avec la réalité, actions agitées ou imprudentes, et marques d'incompétence.

Pour Owen, qui avoue avoir lui-même une prédisposition à l'orgueil, on peut essayer de se raccrocher à la réalité en se souvenant d'épisodes où l'orgueil a été mis à mal, en regardant des documentaires à propos de gens ordinaires, mais aussi en prenant l'habitude de lire les lettres des électeurs.

Photos : Shutterstock

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Commentaires 1
  • LE PARTI PSYCHOLOGIQUE

    On devrait établir les profils et les analyses psychologiques de tous les candidats à des élections importantes (présidentielles, parlement...) ou a des postes important dans la société.