Le stress chez les travailleurs non-salariés : commerçantsn artisans, professions libérales...

« Le premier des droits de l’homme c’est la liberté individuelle, la liberté de la propriété, la liberté de la pensée, la liberté du travail » (Jean Jaurès, 1889).

21 DÉC. 2015 · Dernière modification: 22 DÉC. 2015 · Lecture : min.

PUBLICITÉ

Le stress chez les travailleurs non-salariés : commerçantsn artisans, professions libérales...

Dans un contexte où le stress est le premier risque psychosocial qui touche les travailleurs, nous nous sommes demandé quel était l'impact du sentiment d'efficacité personnelle et celui de la transmission du capital informel par les parents sur le stress des indépendants.

Nous nous sommes appuyé sur la théorie transactionnelle du stress (Lazarus et Folkman, 1984) et sur le modèle structural du stress d'Hansez (2001). Après avoir présenté ces modèles ainsi que le concept d'auto-efficacité proposé par Bandura (1986) et Schwarzer et Jerusalem 51992), nous expliquerons notre choix de la notion de transmission du capital humain informel proposée par Colombier et Masclet (2007). La population d'étude retenue est composée de 99 travailleurs non-salariés, majoritairement professions libérales, artisans, et commerçants. Le questionnaire est notre seul outil de recueil de données. Il porte sur les caractéristiques autobiographiques des sujets, sur l'évaluation subjective des conditions de contrôle et de stress au travail et sur le sentiment d'efficacité personnel général.

Nos hypothèses, selon lesquelles la transmission du capital humain informel influencerait le stress perçu et le sentiment d'efficacité, ont été partiellement confirmées. Il en est de même pour l'hypothèse d'une corrélation entre le sentiment d'efficacité personnelle général et le stress.

Présentation et résultats de la recherche :

Les « gens à leur compte » représentent près de 11% de la population active. Hors exploitants agricoles, cette population peut être divisée en 3 grandes familles : les artisans, les commerçants et les professions libérales. Près de 550 000 entreprises ont été crées en France en 2012, mais 8500 commerçants ont déposés le bilan en 2011. A l'aube du XXI siècle, les mutations du travail sont nombreuses, économistes, politiques prévoient pour les vingt prochaines années un essor du travail indépendant.

Pour la majorité de ceux qui sont interrogés l'attrait de l'indépendance reste un des critères majeurs de l'entrée dans le non-salariat. Le travail autonome permet d'obtenir de la latitude dans la prise de décisions, dans l'organisation du travail, de relever des défis stimulants. Mais cette indépendance est également source d'une plus grande prise de risques, d'une variabilité des revenus, d'une incertitude de la pérennité de l'outil de travail. A la seule vue des chiffres concernant les dépôts de bilan on peut comprendre que la gestion d'une entreprise, quelle concerne l'emploi de salariés ou du seul entrepreneur, constitue un vrai challenge. Cette réalité représente une lourde charge lorsque ces travailleurs se retrouvent seuls aux commandes. Nous nous sommes alors interrogé sur l'impact de cette réalité du statut de non-salarié sur leur stress et leur étayage potentiel pour y faire face.

Ce travail de recherche nous a ainsi conduit à centrer notre attention d'une part sur la ressource psychologique que peut être le Sentiment d'Efficacité Personnelle Général et d'autre part sur une dimension situationnelle représentée par la Transmission du Capital Humain Informel par les parents des habitudes des contraintes et expériences par transfert.

Le stress au travail, répertorié parmi les risques psychosociaux, fait l'objet de l'attention des acteurs de santé autant que des acteurs politiques. Depuis 2005, deux plans de santé au travail sont inscrits dans une perspective de développement de santé, de bien-être au travail et d'améliorations des conditions de travail. Cependant, le rapport Gollac (2009) et l'expertise collective commandée par le Régime Social des Indépendants (2010), soulignent « la rareté des recherches concernant la population des travailleurs non-salariés ».

La population des travailleurs indépendants est toute aussi hétérogène que celle des salariés : Ils sont commerçants, artisans, dirigeants de PME, exploitants agricoles, industriels, professions libérales.

Toutefois, c'est à des critères qui caractérisent intrinsèquement ce statut d'indépendant que nous avons décidé de nous intéresser. En effet la réalité de leurs conditions de travail leurs sont spécifiques : le travailleur non-salarié cotise à un Régime Social Indépendant (RSI) mais ne bénéficie pas d'une médecine du travail, ses revenus sont soumis aux aléas de son activité et « à sa façon de travailler » ce qui implique une incertitude des revenus d'un mois à l'autre. Enfin, il ne bénéficie pas de l'indemnisation chômage quelles que soient les raisons de la cessation d'activité.

shutterstock-371616208.jpg

Or, la revue de la littérature effectuée par l'INSERM pour le RSI (2010) déclare que « l'incertitude quant au revenu et sa variabilité d'un mois à l'autre peuvent constituer une source importante de stress. »Aussi, nous nous sommes demandés ce qui pouvait protéger ces travailleurs qui sont exposés à un stress inhérent à leur statut. Quels pourraient être les facteurs protecteurs du stress induit par le statut de non-salarié ?

Est-il possible que le sentiment d'auto efficacité, identifié comme facteur modérateur de stress, puisse jouer un rôle dans l'entrée et dans le maintien de ce statut ? Peut-on envisager que le sentiment d'efficacité personnelle est plus élevé chez les travailleurs non-salariés qui ont bénéficiaient d'une transmission de capital humain informel.

Notre recherche s'appuie sur une conception dynamique et multidimensionnelle du stress au travail. Le modèle structural du stress de Hansez (2001), issu de la théorie cognitive du stress de Lazarus et Folkman (1984), permet d'étudier la dynamique des processus à l'œuvre entre l'individu et son contexte de travail.

A ce champ, s'ajoute la théorie socio cognitive développée par Bandura (1977) qui apporte un éclairage sur le fonctionnement psychosocial des individus qui passe par des mécanismes d'agentivité personnelle dont le plus répandu est le Sentiment d'Auto Efficacité. Ces croyances d'efficacité qui sont définies comme ayant pour origines les expériences de maîtrise, les expériences vicariantes, la persuasion sociale et les états psychologiques et émotifs, peuvent prendre racine dans les ressources familiales, (Bandura, 2007).

Dans ce contexte l'idée, de la transmission du capital humain informel par les parents que Colombier et al avancent, semble pouvoir prédire son rôle sur le stress et sur le sentiment d'efficacité personnelle générale.

En d'autres termes en nous intéressant à la spécificité du statut des travailleurs non-salariés nous souhaitons, d'une part, identifier le lien entre le sentiment d'efficacité personnelle générale et le stress perçu et nous cherchons, d'autre part, à déterminer les conséquences de la transmission du capital humain informel par les parents sur le stress perçu et sur le sentiment d'efficacité personnelle générale.

La population d'étude

Ont été distribués 128 questionnaires, 6 répondants ont émis un refus immédiat, 12 n'ont pas remis le questionnaire suite à deux visites de notre part, 8 nous sont revenus trop tard. (77% de taux de participation) .L'enquête a recueilli 102 répondants. Les analyses statistiques ont porté sur 99 répondants après exclusion de 3 questionnaires incomplets (Sujets 12, 24, 27).

Notre échantillon dont la moyenne d'âge se situe entre 45 et 54 ans, est constitué de 67% de femmes. 22% de notre échantillon est installé en tant que TNS depuis 6 à 10 ans. La majorité de notre échantillon est représenté par 59% de professions libérales. Les commerçants sont représentés à 22%, les artisans à 15%, les patrons de PME à 3%.

La répartition des effectifs dans les groupes Transmission du Capital Humain Informel (actuellement un parent en exercice TNS et autrefois un parent en exercice TNS)) que nous appellerons dorénavant TCHI1 et TCHI2 sont inégalement répartis : 84,8% n'ont pas de parents actuellement en exercice, alors que 47,5% avaient des parents qui autrefois exerçaient en tant que TNS.

Notre échantillon se situe comme ayant un niveau de contrôle moyen ce qui ne va pas dans le sens des résultats de l'EASHW(2009) qui déclare que le stress des TNS serait plus élevé que chez les salariés. Selon l'enquête annuelle du CSA pour l'ANACT (2009) 41% des salariés se disent « stressés ».Notre échantillon composée en majorité de professions libérales, de commerçants et d'artisans ont un stress perçu inférieur à cette moyenne. L'ensemble de l'échantillon présente un bon sentiment d'efficacité.

Nos résultats révèlent des liens (tant du point de vue des corrélations que des régressions) minimes. Nous pouvons tout de même mettre en exergue que notre échantillon dont les parents sont actuellement en exercice ont une perception stimulante du stress, résultats que nous ne retrouvons pas dans le groupe dont les parents n'exercent plus en tant que TNS.

Selon notre conceptualisation de la transmission du capital humain informel comme expérience vicariante, ces résultats peuvent s'expliquer car « les évaluations d'efficacité sont partiellement influencées par des expériences vicariantes médiatisées par des réalisations modelées par autrui » Bandura (2007, p.135). Manipuler une variable modulatrice, renseignant quand et sous quelles conditions cet effet se produit aurait été intéressant.

shutterstock-724019965.jpg

Conclusion

Ce travail nous a offert l'opportunité de nous interroger sur le stress des travailleurs indépendants et d'explorer les facteurs protecteurs que pourraient être le sentiment d'efficacité personnelle et la transmission du capital humain informel par les parents.

Nous avons vu que la littérature sur le stress propose un modèle permettant d'expliquer le stress perçu des travailleurs en fonction de leurs conditions de travail. A l'utilisation du pack WOCCQ de l'Université de Liège pour mesurer le stress, nous avons ajouté le questionnaire d'efficacité personnelle générale de Schwarzer et Jerusalem (1992) afin d'étudier l'impact de celle-ci et celui de la Transmission du Capital Humain Informel sur le stress de notre population d'indépendants. Nous avons décidé d'utiliser des tests de corrélation et de régression afin de déterminer le lien entre la variable sentiment d'efficacité personnelle et le stress puis leurs prédicteurs.

Nous avons ensuite utilisé une ANOVA pour déterminer l'existence d'une interaction entre la transmission du capital informel avec le stress et le sentiment d'auto efficacité. Nos hypothèses qui présumaient un lien entre le sentiment d'auto efficacité, la transmission du capital humain et le stress n'ont été que partiellement confirmées.

Les résultats qui se dégagent de cette étude ont partiellement répondu aux objectifs initiaux et ont également fait surgir de nouvelles questions qui nécessiteraient des axes d'amélioration.

Les résultats sont spécifiques à 99 répondants travailleurs non-salariés comportant une grande hétérogénéité quant au statut de commerçant, artisans et professions libérales, il serait intéressant de s'intéresser à chaque catégorie afin d'adapter un outil de mesure de leur stress. Une analyse de contenu concernant chacun de ces secteurs pourrait être le départ d'une prise en considération d'une population de travailleurs qui devrait, selon les prévisions, considérablement croître dans les années à venir.

L'objectif secondaire de cette démarche était de mettre en exergue des leviers d'action possible en prévention. En effet, sur le modèle des agriculteurs qui utilisent l'outil du partenariat au service de l'installation agricole, un modèle d'accompagnement similaire, basé sur la hausse et la constance du sentiment d'efficacité majoré par un tutorat serait une pierre à l'édifice de la gestion du stress de cette catégorie de travailleurs.

Photos : Shutterstock

PUBLICITÉ

Écrit par

Dominique Baradello-Lozac'h

Voir profil
Laissez un commentaire

PUBLICITÉ

derniers articles sur stress