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L'estime de soi ne doit pas être basée sur nos réussites professionnelles

Article révisé par le Comité Psychologue.net

On a tendance à penser que gagner, aller de l'avant dans notre travail est le garant du succès. Et si, au contraire, l'accomplissement personnel se trouvait dans l'aide des autres ?

24 juil. 2017 · Lecture : min.

Notre société contemporaine a des idées bien plantées sur ce qui constitue le succès. Des a priori populaires qui pensent qu'une personne qui a fait Sciences Po serait plus intelligente et meilleure qu'une personne qui a fait un BTS ; qu'un père au foyer qui s'occupe de ses enfants contribuerait moins à la société qu'une femme travaillant dans une société cotée en bourse ; qu'une femme qui a 200 followers sur Instagram aurait moins de valeur qu'une femme qui en a deux millions.

Cette notion de succès n'est pas uniquement élitiste et mal dirigée, elle blesse activement ceux qui y croient. Dans son livre, The Power of Meaning, Emily Esfahani Smith veut surtout s'adresser à celles et ceux qui définissent leur identité et leur valeur par leurs réussites scolaires et professionnelles. Lorsqu'ils réussissent, leur vie semble pleine de sens. Mais lorsqu'ils échouent ou éprouvent des difficultés, la seule chose qui donnait de la valeur à leur vie a disparu : ils sombrent alors dans le désespoir, et sont convaincus qu'ils ne valent rien.

Or, parfois, on se rend compte que le succès ne se base pas uniquement sur des réussites professionnelles ou sur celui qui possède le plus de jouets. Il s'agit plutôt d'être une bonne personne, généreuse, sage. Emily Esfahani Smith a noté qu'en cultivant ces qualités, on ressent un sentiment d'accomplissement plus profond et durable, ce qui en retour permet de faire face aux revers de la vie avec résilience, et d'attendre la mort en paix. Ce sont ces critères que nous devrions utiliser pour jauger notre propre succès dans la vie, mais aussi celui des autres, en particulier celui de nos enfants.

Redéfinir la réussite

Selon le grand psychologue du XXe siècle Erik Erikson, afin de mener une vie pleine de sens, les êtres humains doivent pouvoir maîtriser une valeur ou une compétence à chaque stade de leur développement. À l'adolescence, par exemple, créer un sens de l'identité est le défi clé du développement. En tant que jeune adulte, le but premier est de forger des liens intimes avec les autres. Et, lorsqu'on est adulte, la tâche la plus importante est le développement de la générativité, c'est-à-dire de cultiver la génération suivante, ou d'aider les autres à accomplir leurs envies et à atteindre leur potentiel.

Dans son livre The Life Circle Completed, Erik Erikson raconte une anecdote à propos d'un vieil homme mourant afin de mettre en avant un point crucial de la générativité :

Alors qu'il était étendu là, les yeux clos, sa femme murmura à son oreille, nommant tous les membres de la famille présent. "Et qui", demande-t-il soudainement en se relevant d'un coup, "qui gère le magasin?" Ceci exprime l'esprit de l'âge adulte que les Hindous nomment "le maintien du monde".

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Autrement dit, l'on devient un adulte prospère lorsque l'on va au-delà de l'égoïsme naturel de notre enfance et de notre jeunesse, lorsqu'on réalise que la vie n'est plus à propos de tracer notre propre route, mais à propos d'aider les autres. Qu'il s'agisse d'élever des enfants, de mentorer des collègues, ou encore de créer quelque chose de nouveau et d'utile au monde. Les personnes génératives se perçoivent comme une partie d'une immense tapisserie et veulent la préserver, même humblement, pour les générations futures. Cet héritage donne du sens à leur vie.

Anthony Tjan, un entrepreneur, investisseur et auteur du livre Good People est un bon exemple de générativité. Mais il ne l'a pas toujours été. Dans les années 2000, Anthony Tjan était un jeune diplômé de Harvard qui possédait ZEFER, une compagnie de services sur Internet de 100 millions de dollars, durant la bulle internet. Il était sur le point de faire rentrer sa société en bourse, un défi excitant qui lui aurait assuré une paye journalière lucrative.

Mais le jour où la compagnie devait entrer en bourse, le NASDAQ a connu son plus gros drop de l'histoire. La bulle internet explosait. Anthony Tjan et ses collègues ont dû se retirer et totalement restructurer l'entreprise. Il était totalement dévasté, cette entrée en bourse était son rêve, le couronnement de sa jeune carrière. Son rêve était parti en fumée, il se sentait humilié et démoralisé.

Alors qu'il essayait de recoller les morceaux, Anthony Tjan réalisa que sa définition de la réussite l'avait menée sur le mauvais chemin. À ce moment là, il pensait que le succès signifiait "gagner". Il écrit d'ailleurs : "Nous définissions notre succès par ce qu'une entrée en bourse pouvait nous offrir, plus que par n'importe quel rôle ou innovation pleine de sens nous avions créé, ou leur impact sur le monde". Il a fini par réaliser que le vrai succès se découvre, selon lui, "en utilisant nos forces au service d'un devoir plus grand", en d'autres mots, la générativité.

Aujourd'hui, Anthony Tjan est un partenaire de la firme d'investissement Cue Ball, où il essaye de vivre selon sa nouvelle définition du succès. L'un de ses grands projets est MiniLuxe, une chaîne de salons d'onglerie où il a découvert que les employés étaient exploités et sous-payés. Aujourd'hui, à MiniLuxe, les employés reçoivent un salaire décent et des bénéfices pour leur retraite (et les clients ont une manucure et une pédicure plus hygiéniques). "Je ne veux pas que mes enfants pensent au succès en termes de gagner et perdre", explique Anthony Tjan, "Je veux qu'ils recherchent l'intégrité".

Rendez-vous utile !

Dans le modèle de développement d'Erikson, l'opposition de la générativité est la "stagnation", cette sensation que votre vie n'a pas de sens car vous êtes inutile et que personne n'a besoin de vous.

En effet, nous avons tous besoin de penser que nous avons un rôle à jouer dans une communauté afin de jouer le jeu de la vie. Ce fait est évident depuis une étude de psychologie classique sur le développement adulte, faite sur 40 hommes pendant 10 ans dans les années 70.

L'un de ces hommes, un romancier, connaissait des difficultés dans sa carrière. Mais, en recevant un appel d'une université pour animer des ateliers d'écriture créative, il expliqua qu'il s'agissait "d'une sorte de confirmation de son utilité".

Un autre homme connut une expérience opposée. Il était sans emploi depuis un an lorsqu'il signala aux chercheurs "je fonce dans un gros mur. Je me sens inutile, d'aucune utilité pour quiconque... L'idée de ne pas pouvoir subvenir aux besoins, que l'argent n'est pas là et que nous ne pouvons pas offrir à mon fils ce qu'il veut, cela me fait me sentir comme un crétin, une ordure".

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L'opportunité d'être génératif avait donné au premier homme un but. Pour le second, le déni de cette opportunité était un coup rude. Et pour chacun, comme pour la plupart des gens, le chômage n'est pas qu'une question économique, mais aussi existentielle. Des études montrent que, tout au long de l'histoire, les taux de chômage et de suicide augmentent ensemble. C'est dû au fait que, lorsque les individus ne peuvent pas faire quelque chose qui en vaut la peine, ils sont perdus.

Mais le travail n'est pas le seul moyen de se sentir utile aux autres. John Barnes, un autre homme de cette expérience, l'a appris à ses dépend. Biologiste dans une université, il était très ambitieux et reconnu comme à succès. Il avait reçu des prix, faisait partie de la chaire de son université et était doyen associé. Et pourtant, au milieu de sa vie, il se considérait comme un raté. Il n'avait aucun but qu'il considérait comme valant le coup. Et ce qu'il aimait le mieux ("être dans un laboratoire et être sur un bateau") ne contribuaient, selon ses mots "à rien du tout pour les autres". Il se sentait à la dérive. Tout sa vie, il se sentait mené par "un intense besoin de recevoir des félicitations" : il avait besoin de se sentir reconnu par ses pairs, mais se rendit compte que cela reflétait, chez lui, un vide spirituel. Pour lui, "Il doit manquer quelque chose dans notre homme intérieur si on a besoin de se sentir supporté en recevant des commentaires flatteurs".

À un âge médian, il est normal pour tout le monde de vaciller entre générativité et stagnation, entre prendre soin des autres et de soi. Pour Erikson, la marque du succès, en tant qu'adulte, est de résoudre ce dilemme.

D'ailleurs, c'est bien ce que John Barnes a réussi à faire. Après quelques années, lorsque les chercheurs sont revenus vers lui, il était moins tourné vers son avancement personnel et plus vers des moyens d'aider utilement les autres. Il était plus impliqué dans la relation avec son fils, aidait l'université au niveau administratif et mentorait des étudiant. Il avait récrit son histoire à propos de la signification du succès. Il s'était retiré de la poursuite des félicitations et occupait son temps à être utile pas uniquement au travail, mais aussi pour sa famille.

Pour beaucoup de raisons, nous sommes nombreux à être comme John Barnes. Peut-être que nous n'avons pas besoin d'autant de reconnaissance ou d'avancement dans notre carrière. Mais, comme Barnes, nous avons des rêves qui ne deviendront pas vrais. La question est : comment répondre à cette déception ? On peut conclure que l'on est un échec et que notre vie n'a pas de sens, comme Barnes l'avait fait initialement. Ou nous pouvons embrasser une vision différente du succès, qui tire ses racines de la générativité. En faisant calmement tourner nos boutiques dans notre coin et espérant que quelqu'un en prenne soin une fois que nous serons partis. Et ceci est la clé pour une vie pleine de sens.

Photos : Shutterstock

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