Pourquoi les gens incompétents ne savent pas qu'ils sont incompétents ?

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Les personnes les moins compétentes pensent souvent qu'elles sont les meilleures, mais pourquoi ?

17 JUIL. 2018 · Lecture : min.
Pourquoi les gens incompétents ne savent pas qu'ils sont incompétents ?

David B. Feldman, professeur en psychologie de l'orientation à l'Université de Santa Clara, s'est intéressé aux compétences et aux sensations de compétences grâce à un ami à lui.

Cet ami avait un colocataire, très gentil, qui chantait tout le temps, mais chantait faux. Persuadé que son ami était dur avec son colocataire et qu'il exagérait, David B. Feldman a reçu une vidéo de ce dernier se présentant à "American Idol". Il s'est effectivement rendu compte que l'individu en question chantait très mal. D'ailleurs, il n'a pas passé les premières auditions.

Mais ce qui a fasciné David B. Feldman, c'est bien le comportement du colocataire avant les auditions : "je suis très confiant, je suis certain que je vais repartir avec le ticket d'or aujourd'hui", déclara-t-il à la caméra. Par la suite, malgré les juges qui se couvraient le visage de leurs mains et qui lui disaient "chanter n'est pas votre truc" ou "je n'ai jamais entendu un son pareil", il continua à croire qu'il était un chanteur talentueux. Alors qu'on lui demandait pourquoi l'audition sétait mal passée, il répondit simplement : "j'étais un peu nerveux... Je pense que c'est pour ça".

Ce type d'audition n'est pas rare. Une brève recherche sur Internet révèle des centaines d'expériences similaires. Et d'ailleurs, hors du champ musical, nous connaissons tous au moins une personne qui pense qu'elle est douée pour quelque chose, alors qu'elle ne l'est pas vraiment ; le manager qui ne sait pas manager, le professeur qui ne sait pas enseigner, ou le médecin qui fait fuir les patients.

Comment peut-on penser que l'on est doué pour quelque chose quand on ne l'est pas ?

On appelle cela l'effet Drunning-Kruger, d'après les psychologues David Dunning et Justin Kruger. Dans un article classique paru dans le "Journal of Social and Personnality Psychology", ils démontrent par l'expérience que les personnes les moins compétentes pensent souvent qu'elles sont parmi les plus compétentes.

Leur explication à propos de ce phénomène est simple, même si elle peut ressembler à une charade : les personnes incompétentes n'ont pas les compétences nécessaires pour évaluer leurs propres compétences. Et en effet, les compétences demandées pour être efficace sur une tâche particulière sont virtuellement identiques à celles qui sont requises pour évaluer les compétences d'une personne. Les mauvais professeurs ne savent en général pas dire qu'ils sont mauvais pour expliquer les choses car ils manquent de compréhension dans la manière dont les choses peuvent être expliquées. Les personnes qui ne sont pas très drôles ne le savent pas car elles manquent de compréhension de ce qui est réellement de l'humour.

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Juger des compétences de quelqu'un requiert quelque chose que les psychologues nomment compétences métacognitives, c'est-à-dire la capacité à examiner ses propres pensées. Pratiquer la métacognition suppose de sortir de notre perspective égocentrique habituelle pour s'examiner d'un point de vue externe. Plutôt que de croire aveuglément que l'on est intelligent, drôle ou intéressant, nous devons changer de point de vue et essayer de nous évaluer objectivement. Et pour la plupart, nous n'avons pas la compétence métacognitive nécessaire pour juger objectivement de nos performances. Faites cette petite expérience la prochaine fois que vous êtes à un dîner : demandez aux gens de lever la main pour indiquer s'ils sont au-dessus de la moyenne, dans la moyenne ou sous la moyenne de n'importe quel trait que nous partageons tous à un certain degré, comme l'intelligence ou le fait d'être sympathique. Défiant toute probabilité, la plupart des gens diront qu'ils sont au-dessus de la moyenne, en tout cas dans la culture Occidentale. Bien que les chercheurs aient observé de tels effets d'auto-suffisance autour du globe, il semble qu'ils soient moins marqués dans les cultures Orientales, qui ont tendance à valoriser la modestie.

Bien que la plupart d'entre nous ne soyons pas bons pour ce qui est de juger notre propre compétence, ceux qui sont les moins bons dans un domaine semblent être les pires juges de cela. Dans une étude, Dunning et Kruger ont demandé à des collégiens de noter leur propre raisonnement logique par rapport à celui de leurs pairs. Ils ont aussi demandé aux élèves de passer un test actuel de ces compétences. Les résultats étaient spectaculaires : les participants qui étaient les moins compétents en raisonnement logique surestimaient largement leurs capacités. Alors qu'ils estimaient que leur raisonnement logique pouvait se trouver au delà du 70ème centile, il ne dépassait pas en réalité le 13ème centile.

Les implications de l'effet Dunning-Kruger

L'effet Dunning-Kruger n'est pas uniquement une curiosité académique. Il a effectivement des implications dans le monde réel. Dans une étude parue dans le journal "Medical Education", les chercheurs ont demandé à des internes en médecine d'évaluer leurs propres compétences sur une série de procédures médicales très communes. Plus de 75% des internes pensaient qu'ils étaient si efficaces dans la plupart des procédures qu'ils pourraient les enseigner. Mais, après avoir observé les internes essayant de réaliser ces procédures, des juges experts ont indiqué que moins de 20% d'entre eux pourraient effectivement les enseigner.

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La prochaine fois que vous pensez que vous êtes le ou la meilleur(e) à quelque chose, prenez donc quelques minutes pour penser, car vous êtes peut-être victime de l'effet Dunning-Kruger. Peut-être que votre conduite mérite une Ferrari, mais peut-être aussi qu'elle n'est pas si excellente que cela. Bien que votre dernière idée soit digne d'un prix Nobel, il est aussi possible qu'elle soit insensée. Et le pire, c'est qu'il est possible que vous ne parveniez pas à faire la différence, en tout cas par vous-même.

Heureusement, il existe un antidote simple à l'effet Dunning-Kruger : le feedback. L'une des meilleures façons de savoir si l'on est bon ou non à quelque chose est de demander leur avis à des personnes de confiance, reconnues pour leurs grandes performances.

La clé de cette stratégie, bien sûr, est d'être ouvert à ce que les autres ont à nous dire, en luttant contre notre tendance naturelle à nous mettre sur la défensive. Par exemple, dans le cas de David B. Feldman, le colocataire de son ami avait une excellente opportunité d'apprendre grâce à l'avis des juges, mais a préféré écarter leurs observations en se disant qu'il était "un peu nerveux"". Nous nous mettons tous sur la défensive à certains moments, mais nous devons apprendre à faire la part des choses, car les critiques constructives peuvent nous permettre de découvrir nos défauts, et ainsi de grandir en tant qu'humains.

Photos : Shutterstock

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