Quel devenir du symptôme en psychanalyse ? De la plainte à une possible réinvention subjective
Ce texte montre ce que devient le symptôme dans le travail analytique. Plutôt que d’en viser la suppression, il explore comment la parole permet d’en déplacer la fonction, jusqu’à ouvrir la possibilité d’une transformation subjective.
Quel devenir du symptôme en psychanalyse ? De la plainte à une possible réinvention subjective
Il est tentant, face à l'alcoolisme, de poser la question en termes simples : comment en sortir ? Comment faire disparaître le symptôme ? La demande sociale va dans ce sens. L'entourage aussi. Et le sujet lui-même, souvent, arrive avec cette idée — ou du moins avec l'espoir que quelque chose cesse.
Pourtant, dans l'expérience analytique, la question se déplace presque imperceptiblement. Il ne s'agit plus seulement d'en finir avec l'alcool, mais de comprendre pourquoi il est devenu nécessaire. Nécessaire — le mot surprend parfois. Il choque même. Comment ce qui détruit pourrait-il avoir été nécessaire ? Et pourtant, dans de nombreuses histoires, l'alcool n'apparaît pas d'abord comme un excès gratuit. Il vient répondre à quelque chose. Il fait tenir. Il colmate.
Au début, il y a la plainte. Elle est parfois massive, parfois retenue. Le sujet évoque les dégâts : les disputes, les pertes, la fatigue, la honte. Il parle des reproches. Il parle aussi de la perte de contrôle. « Je ne sais pas pourquoi je recommence », « je m'étais promis d'arrêter ». Ces phrases ne sont pas des excuses. Elles disent une expérience réelle : celle d'une division. Quelque chose agit, malgré soi.
Mais tant que le symptôme est posé comme une force étrangère, on tourne autour. On lutte contre lui, on s'en défend, on s'en veut. L'analyse ne contredit pas frontalement cette position. Elle ne cherche pas à faire admettre au sujet qu'il "choisit" son symptôme. Elle laisse venir le récit. Elle s'intéresse aux circonstances, aux détails, aux moments précis où la consommation s'intensifie ou se modifie. Peu à peu, des liens apparaissent.
Il arrive qu'un patient dise, presque en passant : « C'est à cette époque que j'ai commencé à boire seul ». Puis, en reprenant, il situe cette période : un deuil, une séparation, un déplacement professionnel, une naissance aussi parfois. L'alcool cesse alors d'être un bloc indifférencié. Il se noue à une histoire. Il a accompagné un moment particulier. Il a apaisé, ou du moins anesthésié.
Ce point est délicat. Reconnaître qu'un symptôme a eu une fonction oblige à quitter une position purement victimaire. Cela ne signifie pas se culpabiliser davantage. Cela signifie accepter que l'on s'est servi de quelque chose. Même si ce "service" s'est révélé coûteux. À partir de là, la question n'est plus seulement : comment arrêter ? Mais : que faisait l'alcool pour moi ?
La réponse n'est jamais unique. Elle varie selon les sujets, et souvent selon les moments de leur vie. Pour l'un, il s'agit d'étouffer une angoisse diffuse. Pour un autre, de supporter un sentiment d'infériorité. Pour un autre encore, de rendre les relations possibles, de délier une inhibition. L'alcool peut donner l'illusion d'une présence à soi, d'une consistance. Il peut aussi servir à se soustraire, à disparaître un peu.
Lorsque ces dimensions commencent à se dire, le symptôme change de statut. Il n'est plus seulement agi ; il devient pensable. Il s'inscrit dans une chaîne de significations. Cela ne supprime pas l'envie de boire. Cela ne fait pas disparaître la répétition du jour au lendemain. Mais quelque chose se fissure : l'évidence du geste.
Le transfert rend ce travail possible. Il faut du temps pour que le sujet puisse dire, sans se sentir immédiatement jugé, ce qu'il trouve dans l'alcool. Le plaisir, parfois. Le soulagement. La sensation d'être enfin tranquille. Ces aveux sont rarement simples. Ils se heurtent à la honte. Mais lorsqu'ils peuvent être formulés, ils déplacent la scène. On ne parle plus seulement des dégâts ; on parle de la jouissance.
Et c'est peut-être là que le travail devient plus exigeant. Car renoncer à l'alcool, ce n'est pas seulement renoncer à un comportement problématique. C'est renoncer à une modalité de jouissance. C'est accepter de perdre un appui. Certains patients disent : « Sans ça, je ne sais pas comment faire ». Ce « ne pas savoir » ouvre un espace nouveau. Il n'est pas confortable. Il expose à une incertitude.
Il arrive alors que des rechutes surviennent. Elles ne sont pas nécessairement des retours au point de départ. Elles peuvent avoir une autre valeur : celle d'une tentative encore insuffisante pour supporter la perte. L'important est qu'elles puissent être parlées. Qu'elles ne referment pas immédiatement la possibilité de penser.
Progressivement, parfois très lentement, d'autres voies se dessinent. Elles ne remplacent pas mécaniquement l'alcool. Elles ne comblent pas le manque qu'il venait traiter. Mais elles modifient le paysage. Une activité artistique reprise. Une relation investie autrement. Une manière différente de dire non, ou de dire la colère. Ce sont des déplacements discrets. Rien de spectaculaire.
Ce qui se transforme, au fond, ce n'est pas seulement la conduite, mais la position du sujet. Il ne se définit plus exclusivement comme « alcoolique ». Il peut situer ce que l'alcool a représenté. Il peut en reconnaître la fonction sans s'y réduire. Cette nuance est importante. Elle marque un écart entre être pris dans le symptôme et pouvoir en parler.
La psychanalyse ne promet pas une existence purifiée de tout reste. Le manque demeure. L'angoisse aussi. Mais le sujet peut apprendre à les supporter autrement. À ne pas chercher immédiatement à les faire taire. Il peut découvrir qu'ils ne sont pas des anomalies à effacer, mais des éléments constitutifs de son rapport au désir.
Alors, le devenir du symptôme ne se mesure pas uniquement à son effacement. Il se mesure à la marge de liberté qui s'introduit. Liberté fragile, toujours menacée, mais réelle. Liberté de différer le geste. Liberté de choisir parfois. Liberté surtout de ne plus être entièrement identifié à ce qui faisait souffrir.
De la plainte initiale à cette forme de déplacement, il n'y a pas de ligne droite. Il y a des détours, des reprises, des moments de découragement. Mais si quelque chose se produit, c'est souvent ceci : le symptôme, qui semblait condamner le sujet à la répétition, devient le point à partir duquel une autre manière de vivre peut s'inventer.
Et cette invention n'est jamais standard. Elle est singulière. Elle dépend d'une histoire, d'une rencontre, d'un temps propre. C'est peut-être pour cela que l'analyse ne se contente pas de vouloir "guérir". Elle accompagne un travail plus discret, plus incertain aussi : celui par lequel un sujet peut se réapproprier ce qui, jusque-là, le débordait.
Bibliographie
Chassaing, J.-L.Drogue et langage. Du corps et de la langue, Paris, Érès, 2011.
Clavreul, J.Le Désir et la Loi. Paris, PUF, 1988.
Descombey, J.-P.L'homme alcoolique, Paris, Odile Jacob, 1998.
Geberovich, F.No satisfaction. Psychanalyse du toxicomane, Paris, Albin Michel, 2003.
McDougall, J.Plaidoyer pour une certaine anormalité, Paris, Gallimard, 1978.
Mijolla, A. de. & Shentoub, S.A.Pour une psychanalyse de l'alcoolisme, Paris, Payot, 1991.
Nougué, Y.Psychanalyse et alcoolisme, Paris, Anthropos, 2017.
Petit, P.Être toxicomane ? : Psychanalyse et toxicomanie, Paris, Erès, 2019.
Pirlot, G.Psychanalyse des addictions (4e éd.), Paris, Dunod, 2025.
Roth, T.Les affranchis. Addictions et clinique contemporaine, Paris, Erès. 2020.
Les informations publiées sur Psychologue.net ne se substituent en aucun cas à la relation entre le patient et son psychologue. Psychologue.net ne fait l'apologie d'aucun traitement spécifique, produit commercial ou service.
PUBLICITÉ
PUBLICITÉ