La théorie des domaines familiaux

La théorie des domaines familiaux pour soigner la famille : comment le soignant peut établir un dialogue avec la famille

13 OCT. 2020 · Lecture : min.
La théorie des domaines familiaux

Comment prendre en compte le fonctionnement familial et la dimension attachementale dans le soin ?

Pour faire le lien entre le soin individuel et le fonctionnement de la famille d'un adolescent, la théorie des domaines familiaux FDT (Hill et al., 2003) pourrait fournir un outil conceptuel intéressant à la clinique des adolescents hospitalisés. Elle considère en effet les interactions familiales comme ayant lieu dans des champs de comportements et d'émotions délimités : les domaines familiaux dont celui de l'attachement. Ce concept pourrait permettre au clinicien, dans un dialogue avec la famille, de lui faire mieux comprendre les comportements symptomatiques comme des besoins d'attachement pour maintenir le lien familial, de faire réfléchir les membres de la famille sur leurs interactions, et surtout de ne plus désigner le seul patient comme exclusivement malade mais plus largement pouvoir réfléchir sur la communication intrafamiliale et peut-être implicitement « soigner la famille ».

D'après Hill et al. (2003), la régulation des émotions, la compréhension interpersonnelle, le traitement de l'information et la provision d'un réconfort dans les relations intimes sont des éléments clef des processus d'attachement. Habituellement décrits en termes de développement ou de fonctionnement individuel, Hill les applique aux systèmes familiaux en utilisant le concept de cadre partagé et en conceptualisant la nature et la qualité de la dynamique entre l'attachement et les autres processus de la vie familiale. Dans cette écologie des processus familiaux, il y a d'un côté ceux qui impliquent de créer de la certitude et de l'autre un processus exploratoire (Hill et al., 2003). Bateson (1972) avait déjà émis l'idée que le contenu de ce qui est expérimenté dans les familles (conflit, détresse, jeu, affection ou discipline/attente) doit être ancré dans la confiance que les membres de la famille peuvent établir un cadre interprétatif partagé, qui donne du sens à ce que chaque membre de la famille fait ou dit. Ce cadre relève aussi bien de l'explicite (exprimé par exemple sur les règles de conduite et de position hiérarchique) que de l'implicite, du non-dit en particulier sur les rôles et règles du jeu communicationnel intrafamilial. Selon Berthoz (2002, p 68) « on retrouve chez les psychologues le concept de cadre de référence d'une décision.. » Duriez (2011) parle de "modèle de la régulation émotionnelle propre à chaque famille", Darling & Steinberg de climat émotionnel de la famille (1993), Stern et al. (2004) de schéma d'intention structure référente fondamentale donnant un sens aux intentions et Jeammet d'ambiance que nous créons, car pour Jeammet (& Mingasson, 2004, p 136) « la question de la communication entre adultes et adolescents renvoie à celle du climat dans lequel se déroule la relation ». Le concept de cadre de Hill insiste lui plutôt sur les limites au sein desquelles vont se déployer les différents processus précités.

Cette idée de cadre relationnel partagé selon Hill et al., (2003, 2014) vient aussi de la théorie que la vie sociale est organisée en domaines (social domains) différenciés avec des classes d'interactions identifiables chacune sous-tendues par des règles distinctes (Bugental, 2000). Selon cette théorie, nous surmontons la complexité du monde social en contraignant notre dynamique sociale, en organisant nos interactions dans des champs de comportements et d'émotions bien délimités. Les règles opératoires dans un domaine spécifient la marge des interactions, l'interprétation possible des comportements des participants et les émotions qui peuvent être exprimées.

Dans une famille, on distingue deux fonctions essentielles : l'affection et le contrôle (Baumrind, 1975 ; Maccoby & Martin, 1983) c'est-à-dire aimer son enfant, savoir lui exprimer cet amour, arriver à son secours en cas de détresse, et aussi convenir des règles de conduite, savoir fixer des limites et sanctionner les écarts. Hill (2014) considère que les métacommunications -au sens de Bateson (1972), fournissent des informations sur quatre types d'interaction ou domaines entre les parents et les enfants : la sécurité, l'attachement, la discipline / les attentes et l'exploration, chacun avec ses buts et règles distincts pour résoudre les problèmes. Tout ce que les personnes font ou disent dans la vie familiale comporte des informations sur le type d'interaction dans lequel ils sont engagés c'est-à-dire le domaine familial, ces métacommunications sur les domaines sont signalées par ce qui est dit, le ton de la voix, le rythme, l'expression faciale et le gestuel. Un "tu te sens bien ?" peut évoquer le domaine de l'attachement mais le ton de la voix vague ou critique peut être de l'ordre du domaine de la discipline (Pethica, Hill et al., 2018, p.3). Les domaines concernent donc le détail des interactions et comment le domaine est clairement signalé de sorte que les participants partagent la compréhension de ce qui se passe.

Hill et al. (2014) distinguent le domaine de l'exploration des trois autres domaines (la sécurité, l'attachement et la discipline / les attentes) regroupés en domaines d'affect-action qui défient la famille de réguler les affects de sorte que la réponse soit appropriée aux demandes de la situation. Byng-Hall (1991) évoque cela en parlant de la notion de protection de la figure d'attachement, nécessairement hiérarchiquement supérieure au sein de la famille vis-à-vis de son enfant, qui fait qu'attachement et autorité ont des rapports de récursivité, de telle sorte que chacune de ces deux dimensions est contextualisée par l'autre.

Selon Hill le domaine de l'exploration concerne une large étendue d'interactions informatives ou agréables comme le partage du jeu, du rire, de l'humour, d'expériences, de sorties ensemble, de musique, de plans, d'idées, etc... Les parents partagent avec leur enfant ce qui est important ou une source de plaisir. Ils expriment leur pensée et écoutent les idées du jeune, contribuant de façon égale, montrant de l'intérêt, sans insister si le jeune ne souhaite pas partager. Le domaine de l'exploration est le seul domaine où la hiérarchie n'est pas nécessaire et qui peut se prolonger alors que les autres domaines sont plutôt courts dans le temps. Il y a compréhension mutuelle et partagée dans le domaine de l'exploration et les participants explorent l'incertitude ensemble en tant qu'égaux ou quasi-égaux -même si les parents gardent leur responsabilité de sortir du domaine si l'enfant est peiné, en situation risqué ou se comportant mal. Ainsi le concept de domaine de l'exploration tel que l'envisage Hill semble être très proche de celui de Daniel Stern : le champ intersubjectif (Stern et al., 2004) : l'expérience est partagée par la dyade et "s'intègre au savoir implicite de leurs rapports" (Stern, 2003 , p. 40).

Dans le domaine de la discipline / des attentes, les parents montrent à l'enfant ce qui est acceptable et inacceptable, en l'encourageant à relever des défis selon certaines attentes, en insistant avec autorité, et si nécessaire contre le souhait ou les sentiments du jeune, mais en énonçant clairement pourquoi ils agissent ainsi, la tâche du parent étant ici de créer de la certitude, obéir c'est-à-dire étymologiquement « tendre l'oreille » c'est d'abord accepter d'écouter. L'autorité étant l'autorisation de.

Le domaine de la sécurité est compris ici comme une action qu'entreprend le parent avec autorité pour s'assurer de la sécurité de son enfant, en agissant pour faire ce qu'il pense être bien même si l'enfant n'est pas en accord avec cela (la sécurité d'attachement étant un construit différent qui se réfère au degré, par lequel l'enfant se tourne vers son parent pour un soutien émotionnel quand il se sent menacé ou en détresse).

Il se peut qu'un domaine soit mal identifié ou confondu avec un autre, par exemple si les parents interprètent la détresse de leur enfant comme de l'opposition, ils peuvent répondre avec de la colère, aggravant la détresse de l'enfant qui à son tour va faire monter la colère des parents. La conséquence est que les participants ne se sentent pas compris et peuvent avoir ainsi des difficultés à réguler les émotions entre eux. Cela peut résulter en des malentendus, des arguments insolubles et de la détresse. Dans le contexte d'un adolescent hospitalisé en psychiatrie, il peut être critique de savoir discriminer si le comportement nécessite un soin émotionnel, du réconfort ou de la discipline par un rappel des règles.

Dans ces processus interpersonnels, le manque d'identification, de synchronisation d'un domaine, une fermeture prématurée d'une action spécifique à un domaine, une action incomplète ou inefficace peuvent générer de la confusion (Hill et al.,2003). Un cadre relationnel interprétatif partagé est établi au moment où les membres de la famille rendent le domaine clair ou flou. On peut faire l'hypothèse qu'un tel cadre se construit dans un "moment présent période de temps très courte vécue comme maintenant" (Stern, 2003, p. 39), ce cadre étant "rafraîchi" en permanence mais conservant des éléments invariants le caractérisant. Au niveau émotionnel un tel cadre permettrait de localiser, de maintenir des frontières pour ce qui résonne émotionnellement.

En le rendant clair ou flou, la manière dont les membres de la famille répondent aux signaux d'entrée dans un domaine familial, la clarté des domaines familiaux, la transmission intrafamiliale et intergénérationnelle de modèles d'attachement la qualité de la régulation émotionnelle dans le domaine.

Photos : Shutterstock

Écrit par

Igor Teplitchi

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Bibliographie

  • Bateson, G. (1972 [1964]) The logical categories of learning and communication.In G. Bateson (ed.) Steps to an Ecology of Mind (pp. 209–308). Chicago and London: University of Chicago Press.
  • Baumrind, D. (1978). Parental disciplinary patterns and social competence in children.Youth & Society, 9, 239-276.
  • Berthoz, A. (2002) La décision. Paris : Odile Jacob poches.
  • Byng-Hall J. (1991): The application of attachment theory to understanding and treatment in family therapy, in Parkes C.M., Stevenson-Hinde J., Marris P. :Attachement across the life cycle, Ed. TavistockRoutledge, Londres.
  • Bugental, D.B.(2000) Acquisition of the algorithms of social life: a domain-basedapproach. Psychol Bull. Mar;126(2):187-219.
  • Hill , J., Fonagy, P., Safier, E., Sargent, J. (2003). The ecology of attachment in thefamily.Fam Process. 2003 Summer;42(2):205-21.
  • Hill J., Wren, B., Alderton, J., Burck, C., Kennedy, E., Senior, R. and Broyden, N. (2014) The application of a domains based analysis to family processes: implications for assessment and therapy.Journal of Family Therapy, 36 (1).pp. 62-80.
  • Maccoby, E. E., & Martin, J. A. (1983). Socialization in the context of the family : parent-child interaction, In E. M. Hetherington (Ed.), Handbook of child psychology, vol. 4 : Socialization, personality and social development. New York, U.S.A. : Wiley.
  • Pethica, S., Hill, J., Jones, K., Tranter, P., Riley, S., Lee, H. and Swales, M. (2018) Developing the therapeutic conversation: a conversation analysis of information giving in Family Domains Therapy.Journal of FamilyTherapy.

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