Un enfant qui ne parle pas encore est plus intelligent que vous ne le pensez

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Même s'ils ne parlent pas encore, les bébés peuvent déjà intégrer le langage humain pour façonner et structurer le monde qui les entoure.

7 juin 2017 · Lecture : min.
Un enfant qui ne parle pas encore est plus intelligent que vous ne le pensez

Lorsque les enfants ne parlent pas encore, on pourrait les prendre pour des extra-terrestres. Pendant environ un an, ces êtres fraîchement arrivés sur Terre ne peuvent pas communiquer verbalement. Puis vient le premier mot. C'est un moment important, célébré dans toutes les cultures car, soudainement, ils deviennent l'un des nôtres.

Mais comme l'explique Sandra Waxman, psychologue du développement à l'Université de Northwestern, il se passe beaucoup plus de choses au niveau linguistique et cognitif dans l'esprit des enfants que ce que pourraient suggérer leurs babillages inarticulés. Il est difficile pour les adultes de le percevoir, car le langage et la pensée sont souvent confondus. Par exemple, si vous voulez réfléchir à une situation avec un ami, vous allez lui parler de vos problèmes et, ce faisant, découvrir des choses cachées. Un autre exemple est de voir à quel point les personnes qui parlent ou écrivent mal sont vues comme stupides (ou celles qui font exprès d'utiliser des mots compliqués). Mais, même si c'est difficile de ramener cela aux enfants, cela ne signifie pas "qu'ils ne pensent pas à un niveau pré-verbal", explique Sandra Waxman.

Même si leur communication semble incohérente, les nourrissons essayent pourtant de parler même avant la naissance. De nouvelles études montrent que les foetus répondent aux paroles de leurs mères (par exemple, en ouvrant leur bouche lorsque les mères chantent "la la la" dans une chanson), et ce à seulement 25 semaines de grossesse.

Même avant de parler, les enfants comprennent

Après la naissance, le langage commence à s'articuler rapidement avec la pensée. Non seulement les bébés de trois mois aiment-ils entendre le langage humain plus que tout autre son, mais en plus celui-ci les stimule intellectuellement. D'après Sandra Waxman, cela peut se repérer dans la forme naissante de ce que les linguistes appellent "catégorisation", c'est-à-dire la manière dont les humains perçoivent leur monde et ses structures.

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Il s'agit de la manière dont les humains intègrent de nouveaux objets dans une taxonomie, c'est-à-dire une capacité à effectuer des classifications, en développement constant, faite à partir de ce que la vie leur envoie, et cela commence jeune. Très tôt, les enfants identifient des points communs entre des objets et les classent par groupes, avec plus ou moins de succès.

Par exemple, Sandra Waxman explique que si vous amenez un enfant de 12 mois (l'âge qu'elle a longtemps étudié dans sa carrière) au zoo pour la première fois, si son vocabulaire contient le mot "chien", il ne va pas dire "pois" ou "oiseau" lorsqu'il va voir un oryctérope du Cap (ou cochon de terre), mais bien "chien, chien". Cette inexactitude, d'après Waxman, est une preuve brillante du développement de la catégorisation. En ayant vu dans sa première année de vie des chiens de différentes tailles et couleurs, l'enfant place un animal à quatre pattes et avec un museau sous la classification mentale du chien.

L'enfant dit que l'ocyctérope est un chien non pas parce qu'il est idiot, mais parce qu'il ne connaît pas encore les barrières conceptuelles entre les chiens et d'autres adorables mammifères quadrupèdes. D'ailleurs, dès 7 mois, les bébés commencent à faire des analogies sur le monde qui les entoure (comme des similitudes entre deux poupées, par exemple), comme d'autres recherches l'ont prouvé.

L'exposition au langage humain, un stimulateur puissant

Pour étudier le système cognitif des nourrissons de 3 à 4 mois, il est nécessaire d'être créatif. C'est pourquoi, dès les années 1950, les psychologue du développement ont dû utiliser le regard des enfants pour faire des suppositions sur leur système cognitif, en partant de l'idée que ce qu'est en train de regarder un nourrisson de 3 mois est ce à quoi il est en train de penser. Dans ses travaux les plus récents, Sandra Waxman a découvert que le langage humain agissait comme un interrupteur sur le système cognitif de l'enfant.

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Dans une étude de 2010, Waxman et ses collègues ont découvert que la compétence des enfants à classer des objets dans des groupes définis augmentait lorsque les bébés étaient exposés au langage humain, bien plus que lorsqu'ils écoutaient des sons sinusoïdaux (pensez aux bip-bop de R2D2). L'équipe de Sandra Waxman a étudié la manière dont 46 nouveaux-nés, tenus dans les bras de leurs mères, regardaient des illustrations (de dinosaures et de poissons). Après avoir écouté des paroles, les enfants montraient plus de signes de catégorisation à la façon dont ils regardaient le dinosaure ou le poisson. Les nourrissons de 3 mois préféraient les animaux nouveaux d'une catégorie familière, alors que ceux de 4 mois préféraient les animaux d'une catégorie nouvelle ; d'après les psychologues du développement, c'est parce que les nourrissons de 4 mois sont déjà exposés (voire ennuyés) par les catégories familières, ils en cherchent donc de nouvelles. Ainsi donc, bien avant que les bébés puissent se retourner dans leur berceau ou proférer des mots du langage humain, le fait de seulement écouter des gens parler augmente drastiquement leurs capacités cognitives.

Le lien entre l'écoute et la reconnaissance est venu à l'esprit de Sandra Waxman après qu'elle ait entendu une histoire sur les crocodiles du Nil. Les bébés crocodiles lancent un son perçant lorsqu'ils éclosent. Dans l'étude lue par Waxman, les biologistes ont passé un enregistrement du son aux oeufs, ce qui a fait qu'ils ont éclos plus rapidement, et les mères ont déterré plus d'oeufs qu'elles n'en avaient enterrés dans le sable. Ceci a entraîné l'imagination de Sandra Waxman : si les vocalisations d'un animal peuvent accélérer des comportements au sein de la famille, peut-être qu'il en va de même pour les humains. Même si nous sommes des cousins éloignés au niveau de l'évolution, l'hypothèse de Waxman suppose que quelque chose de similaire se passe chez les êtres humains. La parole pique l'attention de l'enfant, et, grâce à cette attention accrue, ils ont la bande passante suffisante pour reconnaître des catégories.

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Le langage des adultes structure le monde des bébés

Dans une étude de 2013 sur le ton de la voix, Sandra Waxman et ses collègues ont découvert que, pour un bébé de trois mois, les vocalisations humaines et non-humaines, ici, de primates (des lémuriens) augmentaient leur capacité à reconnaître des catégories, mais que seule la parole humaine les stimulait à six mois. Ceci prouve que, en quelques mois, les enfants structurent leur monde grâce au langage humain.

En 2015, Sandra Waxman a également découvert que l'on pouvait apprendre aux enfants que les tonalités ont un sens en leur montrant une vidéo de deux personnes conversant, l'une parlant anglais et l'autre en bips. Les enfants montrent le même pic d'attention cognitive face aux bips que face aux paroles. C'est une démonstration de la manière dont les enfants sont imprégnés de communication humaine : si vous leur montrez que les humains peuvent se référer à des bips robotiques, les bips vont alors les aider à se concentrer. "Les bébés sont excellents pour déduire les intentions communicatives des autres", explique Waxman. C'est un signe précoce de ce qui pourrait être le plus grand atout de l'humanité : la flexibilité profonde de l'esprit.

Les enfants qui ne parlent pas encore vont plus loin. Des recherches suggèrent que les bébés de 7 mois peuvent déduire la perspective dont les autres voient les objets (appelée "théorie de l'esprit" dans la littérature) et distinguer ainsi les objets animés et inanimés dès l'âge de 12 mois. Leur sensibilité aux autres, leur capacité à créer des catégories, leur vision des relations entre objets... tout ceci est sous une "forme squelettique" avant même que les bébés ne puissent parler, explique Sandra Waxman. "C'est comme lorsque vous avez pris espagnol comme langue à l'école : vous pouvez comprendre bien plus que ce que vous pouvez prétendre dire : vous comprenez plus que vous ne produisez".

Photos : Shutterstock

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