5 JUIN 2026
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Bonjour,
Avant toute analyse, je veux saluer ce que représente la démarche de votre fille aînée. À 28 ans, déposer auprès de sa mère un acte commis à 8 ans, et qui pèse sans doute en silence depuis vingt ans, demande un courage qu’il convient de reconnaître. Cette parole est en soi un acte structurant pour elle, indépendamment de la suite.
Plusieurs niveaux doivent être déposés séparément, parce qu’ils ne se traitent pas selon la même logique.
Premier niveau, ce qui s’est passé. Une enfant de 8 ans qui se frotte de manière répétée, cinq ou six fois, contre une enfant de 4 ans présente, cliniquement, ce que la littérature qualifie de comportement sexuel problématique entre fratrie. Ce n’est ni un jeu d’exploration mutuel ordinaire, qui se ferait à âges proches et de façon réciproque, ni un acte que l’on doit qualifier comme l’équivalent d’un abus commis par un adulte. C’est une zone intermédiaire qui demande sa propre lecture. La répétition, l’écart d’âge et la directionnalité (l’aînée vers la cadette) en sont les caractéristiques importantes.
Deuxième niveau, qui est probablement le plus important et que personne dans votre famille n’a peut-être encore formulé. Une enfant de 8 ans qui développe ce comportement n’invente pas ces gestes ex nihilo. Elle reproduit, presque toujours, quelque chose à laquelle elle a été exposée. Cela peut prendre plusieurs formes : le témoignage d’une scène sexuelle adulte, une exposition à du contenu pornographique, une expérience d’attouchement subi par elle-même de la part de quelqu’un d’autre (cousin, voisin, adulte, autre enfant plus âgé), ou une atmosphère familiale sexualisée. La question que je vous invite à porter à votre fille aînée, dans un cadre clinique approprié et non en interrogation directe par vous, est la suivante : qu’est-ce qui se passait pour elle, à 8 ans, à ce moment-là ? Sa culpabilité actuelle d’adulte ne doit pas couvrir une question d’enfant qui n’a peut-être jamais été posée.
Troisième niveau, votre fille cadette. Vous me demandez quel est l’impact. La réponse honnête est qu’il n’y a pas de réponse générique. Les enfants exposés à ce type de contact à 4 ans présentent un spectre très large de devenirs. Certaines n’en gardent aucune trace consciente. D’autres en ont gardé un souvenir flou, parfois associé à un malaise diffus. D’autres encore portent des traces somatiques ou comportementales sans que l’origine en soit consciente. L’impact, s’il y en a un, ne se mesure pas à votre place. Votre fille cadette est la seule à pouvoir le désigner, si jamais elle le souhaite, dans le cadre qui lui appartient.
Quatrième niveau, et c’est le point délicat, la question de la réparation que votre aînée souhaite engager. Je vais être franche, parce que la prudence ici importe plus que la rapidité.
Une excuse directe de l’aînée vers la cadette, sans préparation et sans accompagnement clinique, comporte un risque sérieux. Si la cadette n’a aucun souvenir de ces épisodes, recevoir cette information à 24 ans sans l’avoir demandée constitue, en soi, une effraction. Elle se retrouverait à devoir gérer une information qu’elle n’a pas appelée, et à devoir, en plus, gérer la culpabilité de sa sœur. La proximité actuelle entre les deux pourrait en être abîmée par l’acte de réparation lui-même. Si à l’inverse la cadette en a gardé un souvenir et a construit avec ces traces, recevoir cette confession peut être structurant, mais cela suppose qu’elle puisse choisir le moment où elle veut en parler, et non se le voir imposer.
La question juste, dans la position de votre aînée, n’est donc pas « comment me faire pardonner ? » mais « ce travail m’appartient-il, et si oui, pour qui ? ». La réponse, cliniquement, est la suivante. Le travail de votre aînée sur sa culpabilité lui appartient à elle, et il se fait en thérapie individuelle, non auprès de sa sœur. Faire reposer sur la cadette le soulagement de la conscience de l’aînée serait, sous une forme inversée, lui demander à nouveau d’être au service d’un besoin de l’aînée. La cadette a déjà donné, à 4 ans, sans le choisir.
Ce que je vous recommande, concrètement.
Pour votre fille aînée. Un suivi individuel auprès d’une personne formée aux comportements sexuels problématiques de l’enfance et aux dévoilements tardifs. Le CRIAVS (Centre Ressource pour les Intervenants auprès des Auteurs de Violences Sexuelles) de votre région peut orienter, même si la situation date de l’enfance. Ce travail aura deux fonctions : explorer ce qui se passait pour elle à 8 ans, et travailler la question de savoir si, après ce travail, une parole adressée à sa sœur a un sens, dans quelle forme, et avec quel accompagnement.
Pour votre fille cadette. Ne rien lui dire pour l’instant. Pas par dissimulation, mais par respect de son rythme et de son autonomie. Si à un moment ultérieur votre aînée, après son travail thérapeutique, souhaite parler à sa sœur, ce moment ne se décide pas dans l’urgence du soulagement actuel. Il se décide à froid, accompagné, et idéalement avec une proposition de cadre tiers (présence d’une praticienne ou d’un praticien lors de la conversation, écrit médiateur, autre format à construire).
Pour vous-même. Vous êtes en position de mère qui reçoit la confidence de l’une et qui porte la question de l’autre. C’est une position lourde et solitaire. Si vous ne le faites pas déjà, vous pouvez vous-même bénéficier d’un espace de parole, pour ne pas porter seule ce qui n’est ni votre faute ni votre responsabilité à régler. Une consultation auprès d’une praticienne ou d’un praticien spécialisé en thérapie familiale peut éventuellement, dans un second temps, accompagner la famille dans son ensemble si toutes et tous le souhaitent.
Une dernière chose. Vous écrivez que les deux sœurs sont aujourd’hui proches. Cette donnée est précieuse. Elle indique que, quoi qu’il se soit passé alors, quelque chose a tenu entre elles. Cela ne dispense pas du travail, mais permet de l’aborder sans urgence. Aller vite, dans ce type de situation, est presque toujours une mauvaise idée. Le temps lent est ici un allié, pas un obstacle.
Bien à vous,
Cécile MERLETTE