Brouillard cérébral
Bonjour,
Je m'excuse par avance pour la longueur de ce message que je vais essayer de rendre le plus exhaustif possible.
Pour résumer : brouillard cérébral, couple qui se détruit, dépression, célibat, destruction de l'identité, dépression, immobilisme et anxiété relative à l'avenir.
Contexte : Je suis un homme de 35 ans.
Par souci d'exhaustivité, je vous fais part de ceci, même si je pense que ce n'est pas vraiment lié à mon problème.
Enfance : Né de l'union d'une femme très jeune et d'un homme plus âgé, alcoolique et parfois violent, les premiers mois de ma vie ont été difficiles : mes parents se séparent suite à de nouvelles violences (ma mère a alors 18 ans), et mon géniteur ~30+. Ma mère n'ayant pas de diplôme, elle et moi finissons un peu à la rue, car ses parents meurent dans la foulée respectivement d'un cancer du poumon et d'un cancer de l'utérus, et il y a des tensions familiales importantes. Nos temps de galère de dureront pas éternellement car la famille d'une de ses amies de collège accepte de me prendre un peu en charge le temps qu'elle rebondisse, trouve un emploi, etc. Cette famille deviendra notre famille, encore aujourd'hui. Quelques années plus tard, elle rencontre un homme, qui m'accepte avec elle et qui deviendra celui que je considère aujourd'hui comme mon père. Ma nouvelle famille est épanouie, et j'ai la chance d'avoir plus tard 3 petits frères et sœurs, même si j'ai beaucoup d'années d'écart avec eux.
Dans l'enfance, un bégaiement se déclare chez moi dès le moment où je commence (tardivement) à parler. Je vois des pédopsychiatres à ce titre car l'orthophoniste que je suis assure à ma mère qu'il ne s'agit pas d'un bégaiement mécanique. On me découvre une vivacité rare, une maturité déconcertante, qui s'accompagnent déjà d'angoisses relatives à la fin de vie.
A l'école, je suis doué. Je comprends tout, tout de suite. Je ne suis hélas pas très bosseur. J'obtiens mon bac modestement en ayant des résultats remarquables en mathématiques et en physique-chimie notamment, et d'autres assez catastrophiques dans les disciplines littéraires notamment. Je me lance dans un IUT informatique, découvre les plaisirs de la vie étudiante avec les rencontres, la sociabilité, les soirées, l'alcool, etc. Toujours pas très bosseur, et plutôt à apprécier ma nouvelle vie sociale, j'échoue lamentablement par manque d'intérêt, sauf en mathématiques où j'excelle. Mon professeur me suggère vivement de partir en faculté de mathématiques. Ce que je fais. Licence, et master recherche en mathématiques appliquées à la biologie, je travaille ironiquement sur la maladie d'Alzheimer. Cela se passe très bien, on publie même un article quelques années plus tard sur la base de mes travaux ! Le monde de la recherche pour différentes raisons m'effraie, et je décide de laisser tomber. Je passe alors l'agrégation de mathématiques en 2016 et suis reçu. Je suis professeur de mathématiques depuis. Mes excuses si je semble manquer d'humilité : le but n'est pas du tout de me jeter des fleurs, ayant d'ailleurs tendance au contraire à me dévaloriser... Je suis à ce moment là de ma vie très à l'aise cognitivement, je manipule l'abstraction avec plaisir et justesse. Je suis passionné de mathématiques, je suis très politisé, je suis également très sociable, jovial, avenant, blagueur. Sans doute pas grâce à mon physique ("moyen", si cela a du sens) mais bien à mon caractère avenant, fin, rieur, etc. Je rencontre une femme, M, fin 2017, dans un lieu que j'avais découvert cette même année et dans lequel j'ai aussi rencontré l'essentiel de mes amis. Nous commençons à nous fréquenter en juillet 2018.
Ma relation avec M :
D'abord, M quitte un homme pour se mettre avec moi. Je ne suis pas très à l'aise avec l'idée, mais elle m'assure que cela n'a rien à voir avec moi : "notre relation était trop asymétrique, P était trop en retrait". Moi qui suis une forte tête, des amies à elle m'annoncent qu'elles sont ravies qu'elle se soit trouvé quelqu'un qui lui tienne un peu tête.
Ma relation avec M est très conflictuelle. Très tôt, des tensions éclatent sur des bêtises. Il y a quelque chose en M que je trouve "bizarre". Je la trouve très capricieuse, dans le contrôle, jalouse, et surtout malhonnête intellectuellement : je suis moi-même très têtu, mais j'essaie toujours d'être raisonnable car je n'aime pas le conflit ; en revanche, M ne semble pas voir de problème à déformer la réalité, extrapoler, voire mentir parfois, pour avoir raison. Naturellement, étant de nature très cartésienne et réfléchie, ceci me fait bondir. Mon sens de l'injustice et mon attachement à l'honnêteté sont très affûtés.
Le temps avançant, je crois que nous arrivons à mettre de l'eau dans notre vin tous les deux : de mon côté, je perds en "rigidité" et accepte plus ses émotions, du sien, elle semble prendre conscience de ses comportements inadaptés et "lunaires" (pardon de le dire comme ça). Même si les conflits restent fréquents.
Autour de 2020, elle commence à s'entourer de personnes ayant une vision du couple à mon sens très différente de la nôtre. Une vision assez moderne, individualiste, court-termiste. On lui dit qu'elle est irréprochable et que, comme je suis un homme et elle une femme, c'est essentiellement de ma faute si les choses ne se passent pas toujours très bien car c'est statistiquement sans doute le cas. Notre relation bascule dans une toxicité mortifère. Je me prends continuellement des reproches, chaque jour. Si je ne contredis pas, je donne raison ; si je contredis, je donne raison. La déformation de la réalité est toujours présente, les justifications ad hoc aussi. Des amis qui partent avec nous en vacances me font état du comportement de M. Je refuse de les entendre, car j'aime M et je veux que cela fonctionne avec elle. Par ailleurs, je ne suis pas parfait non plus : dans le couple comme dans la vie, j'ai une fâcheuse tendance à procrastiner, me laisser porter, etc.
En 2021, ma vie bascule. Je sombre dans un brouillard mental intense. Je suis comme ivre en permanence, je suis déconnecté du réel. Les choses qui me semblaient naturelles, évidentes, intuitives me semblent lointaines. Je n'arrive plus à réfléchir correctement. J'ai mal aux tempes. Je fais des erreurs basiques de raisonnement. Parfois, j'ai du mal à intégrer une phrase orale si elle est trop longue. Je dois lire plusieurs fois la même ligne dans un texte parce que je ne l'intègre pas. Pour la première fois en classe, des choses que je maîtrise normalement sur le bout des doigts et avec une clarté absolue deviennent floues, je me retrouve un peu bête devant des terminales sur des démonstrations normalement pour moi "faciles". Je commence à constater que j'ai une fonctionnement automatique, si bien que j'ai l'impression de m'entendre parler en même temps que mes élèves. Pire, j'ai le sentiment que ces mots que je dis, je ne les comprends pas moi-même. Les mathématiques sont tellement ancrées en moi que je peux encore faire cours de manière automatique, mais j'ai le sentiment de ne pas comprendre moi-même ce que je dis. A ce moment là, j'ai une mémoire défaillante, et une grande confusion temporelle : lorsque je n'oublie pas les choses, j'ai dû mal à les situer dans le temps. Des événements qui peuvent se produire ce matin seront perçus comme ayant été vécus il y a plusieurs jours. Qu'est-ce que j'ai fait hier soir ? Aucune idée. Quelle différence entre il y a une semaine et il y a un mois ? Aucune idée. Je navigue à vue, jour après jour.
Cela engendre une grande frustration voire une colère chez moi.
En 2022, M m'accompagne dans un parcours de soin. IRM, EEG, neurologue, etc.
Je suis rapidement dirigé vers un neuropsychiatre pour qui il s'agit d'une dépression. Je commence alors un traitement anti-dépresseur (Effexor).
Mais je ne sens pas vraiment de différence. Je suis toujours déconnecté du réel, toujours "hors de mon enveloppe corporelle", j'ai toujours du mal à faire des raisonnements simples, toujours du mal à me représenter dans le temps, j'ai toujours cette sensation d'être "pompette" chaque jour, et toujours cette difficulté à fixer les souvenirs. En vérité, cet état est fluctuant : il y a des jours où c'est plus flagrant que d'autres. En 2022, je dis déjà que je n'en peux plus de cet état. Sur la durée, l'errance médicale, le fait qu'on ne voit rien sur les IRM (en dehors d'une petite malformation hippocampique qui peut tout à fait être congénitale), etc. font que j'ai petit à petit perdu espoir de trouver une explication et donc ma pleine conscience.
De plus, M a tendance à minimiser ce que je traverse, en me disant que "ça arrive à tout le monde d'arriver dans une pièce sans savoir pourquoi on y est allé". Mais, ce n'est pas occasionnel, c'est perpétuel ! Sans doute essayait-elle de le faire pour chercher à me rassurer.
Cet état crée des tensions supplémentaires dans notre couple. Je développe une apathie, que M interprète comme étant un manque d'amour de ma part. Elle me reproche même de "me complaire dans la dépression" et de ne pas chercher à aller mieux. De plus, comme elle a pris un ascendant clair sur moi, je m'efface. Je fuis absolument le conflit car je ne veux plus revivre les faits de violence verbale et ou physique qui sont déjà apparus par le passé (des deux côtés). Des amis me diront plus tard que je ne suis plus que l'ombre de moi-même, que je marche constamment sur des œufs. A ce moment là, je me retrouve isolé socialement. Je suis le grand méchant de notre couple, celui qui ne respecte pas les besoins de M. C'est une fille extraordinaire et amoureuse mais je ne suis pas en état d'aller au resto avec elle, au cinéma avec elle, je ne suis pas force de proposition dans notre couple. Dans l'entourage sus-cité, on commence à lui dire que je suis une "moins value" pour elle, et qu'elle n'a pas à subir ça. Je trouve cela injuste. Dans les premières années de notre couple, je l'ai - volontiers - aidée à surmonter ses craintes, à s'affirmer socialement, etc. Puisqu'elle me reprochait de "prendre toute la place", je la poussais en avant, je voulais qu'elle se sente mieux. Elle était jalouse d'une fille en particulier ? J'acceptais de moins la voir ou de lui proposer de venir avec moi pour lever tout doute. Clairement, si j'avais raisonné comme ces personnes l'ont fait à ce moment-là, je ne serais pas resté. J'estimais que c'était mon rôle d'amoureux que d'aider la personne que j'aime à aller mieux, même si cela implique de faire des efforts, de tolérer des choses un peu pénibles etc. Bien sûr, je ne dis pas cela pour compter les points. Mais le fait que lorsque j'étais dans une situation délicate, on lui a plutôt dit que j'étais une charge.
Il y a quelque chose d'alors bizarre : d'un côté, elle me parle de mariage, d'enfants, semble vouloir acheter un bien immobilier avec moi ; d'un autre, elle me fait des reproches quotidiennement, semble dire à ses amies tout ce que je fais de mal etc. Il y a une ambivalence forte.
Moi, je reste dans mon brouillard, et je commence à être isolé socialement.
Des événements importants ont lieu : exclusion de l'appartement, partage sans discussion, menaces de ruptures, etc. en 2021, 2022, 2023 et 2024.
Lors de cette grosse dispute de 2024, je m'effondre. Le brouillard est trop intense, je suis détruit, brisé, je n'ai plus la force de m'écraser en excuses. Je suis apathique face aux menaces de rupture et je laisse entendre à demi-mot que, ok, arrêtons là. Rien n'est clair, pour moi. M dira alors à sont entourage et ses parents que nous nous sommes séparés, car elle a interprété mon apathie comme un signe d'indifférence. J'ai eu le sentiment à ce moment là d'avoir appris la nouvelle après tout le monde. J'ai l'impression qu'elle n'a jamais compris ou voulu comprendre ce qu'impliquait d'être dans cet état de demi-conscience. Elle coupe tout contact. Part avec les chats. C'est là que certaines de ses amies me disent que c'est bien fait pour moi, que je ne la traitais pas comme la princesse qu'elle est.
Après la rupture : Il y a un temps où, bizarrement, je me sens "libéré". Je suis toujours dans le brouillard, mais je me sens plus "serein". Bizarrement, M me manque beaucoup cependant. Puis, mon état d'humeur oscille depuis ce moment là, mais le brouillard demeure (avec une intensité variable). Il est important de noter que j'ai très très peu de souvenirs depuis 2021. Mon récit peut sembler "clair" mais je vous écris ceci toujours en mode "automatique". Je ne suis sûr de rien. J'ai l'impression que c'était il y a une éternité. J'ai même l'impression que ces souvenirs ne sont pas vraiment les miens.
En 2025, cela faisait 3 ans que j'étais sous traitement anti-dépresseur. Le moral bien que fluctuant semblait aller mieux, et j'avais parfois même l'impression de commencer à sortir du brouillard. J'ai donc décidé de réduire progressivement mon traitement pour l'arrêter en octobre/novembre 2025. En fait, je crois que je n'en suis jamais sorti, mais simplement que je m'y suis habitué.
Aujourd'hui, je suis au fond du trou. J'ai le sentiment que cela fait 5 ans que je suis dans le brouillard, 5 ans que je suis "pompette" au quotidien, pas vraiment là, que, du coup, je ne vis pas vraiment ma vie au point que j'ai l'impression d'un blackout sur cette durée. Manifestement, j'ai quelques souvenirs, mais ils ne me semblent pas être les miens. J'ai l'impression de connaître les événements de la même manière qu'on apprend des dates dans un livre d'histoire : on sait ce qu'il s'est passé mais on ne se rappelle pas ce qui s'est passé. En plus, j'ai vu tous mes amis à l'époque célibataires avancer dans leur vie, et je suis ravi pour eux, tandis que j'ai régressé :
Aujourd'hui, rien ne m'intéresse.
Depuis plusieurs années, je continue de faire des maths comme je le faisais avant, mais je suis régulièrement obligé de tout recommencer car je ne me souviens pas de ce que j'ai fait la fois précédente. Je fais tout en automatique. Je perds donc goût à cela.
J'avais commencé les échecs en 2022 en me disant que stimuler mon cerveau pourrait peut-être l'aider à sortir du brouillard. je n'y joue quasiment plus.
Je ne m'intéresse plus trop à la politique.
Tout ce que je viens d'écrire, je ne me souviendrai pas l'avoir écrit. Cela fait 5 ans que je suis un automate. Tout ce qui fait de moi ce que je suis s'est envolé.
J'ai commencé à voir une psychologue depuis le début d'année, j'ai l'impression que cela m'a permis de mettre des mots sur ma précédente relation notamment. Mais je ne vais pas mieux. Depuis ce début d'année 2026, c'est même de pire en pire.
Je suis très pessimiste sur l'avenir de ma vie, sachant que je voulais une vie de famille, des enfants etc. Mais je ne suis clairement pas en état de ne serait-ce que plaire à quelqu'un étant donné le brouillard, la déconnexion au réel, etc. En plus, j'ai 35 ans, je ne fais pas spontanément mes courses, ni même à manger. Tout est une épreuve. Je suis arrêté à mon travail car je n'y arrive plus.
J'envie les gens que je croise : les inconnus qui sont sur une terrasse autour d'un verre et qui arrivent à être créatifs, engagés, vivants ; ceux qui prennent le volant pour conduire parce qu'ils ont des trucs à faire (je n'ai pas de voiture et heureusement, j'ai l'impression que je serais un danger public sur la route) ; ceux qui marchent dans la rue en sifflotant ; les enfants qui jouent au ballon et qui s'amusent ; les amis qui font des enfants, qui règlent leurs problèmes, qui montent des aquariums ou organisent une bouffe ! Cela se voit dans leurs yeux qu'ils sont pleinement conscients. Qu'ils sont là, en vie
Je suis dans une descente aux enfers. Je ne suis même plus sûr de mon identité car cela fait si longtemps que c'est mon quotidien que c'est devenu le nouveau "moi". Je n'ai pas vraiment "vécu" ces dernières années. Et j'ai l'impression d'avoir perdu une personne qui, même si elle avait des défauts, était aimante et voulait sincèrement se projeter avec moi. De plus, j'ai clairement des défauts aussi. Je donnerai tout pour voir clair à nouveau. Pour ne plus être dans cette demi-conscience. Pour retrouver ma capacité d'analyse, de réflexion, d'abstraction, pour savoir ce que veut dire "hier" ou "jeudi dernier". Pour cesser d'être un automate et redevenir vivant. J'étais quelqu'un d'avenant, de généreux, d'empathique, de drôle, de vif. Cela fait des années que je boucle sur mon état que je ne supporte plus depuis déjà trop longtemps.
J'ai l'impression que rien ne reviendra comme avant. Ce qui est déjà insupportable en soi, mais avec en plus son corollaire angoissant qui est celui de finir seul. J'ai l'impression que j'ai trop de travail : sortir du brouillard et retrouver la clarté alors même que je ne sais pas vraiment d'où il vient, retrouver mon identité, avoir confiance en moi, faire des trucs de ma vie. Sachant que j'ai pris 5 ans dans la figure.
Que faire ? Qu'est-ce qui m'est arrivé ? Comment en sortir ?
Ces dernières années, on a envisagé la dépression, bien sûr, la dissociation traumatique, le covid long, même, une encéphalite limbique...
J'ai l'impression de ne tenir que parce que mes proches m'en conjurent, mais je suis fatigué.
J'ai un courrier pour refaire une batterie de tests au CHU mais je sais que ça va encore prendre des plombes, qu'il faut se battre alors que je ne suis pas en état de le faire, etc. J'ai repris RDV avec mon ancien neuropsychiatre qui, j'en suis sûr, va me remettre sous antidépresseurs et je n'en peux plus. Je veux retrouver une vie normale.
Mes excuses pour le manque de structuration éventuel dans ma rédaction, et la répétition éventuelle. Tout ceci est automatique.
Merci par avance pour votre temps.