3 JUIN 2026
· Cette réponse a été utile à 1 personnes
Bonjour,
Votre récit pose plusieurs questions cliniques distinctes, et il importe de ne pas les confondre, parce que c’est précisément leur enchevêtrement qui rend votre situation si épuisante. Je vais essayer de les déposer séparément.
Premièrement, ce qui s’est joué dans la rencontre avec votre ancien flirt n’est pas une simple infidélité. C’est une séquence qui mérite d’être décrite avec ses étapes : vous avez cru à des sentiments réciproques, vous vous êtes engagée affectivement, vous avez été utilisée, puis vous avez été révélée au mari. Chacune de ces étapes a son propre poids psychique, et elles ne se réduisent pas l’une à l’autre. L’autre personne ne s’est pas contentée de vous tromper sur ses intentions. Elle a, ensuite, choisi de vous exposer. Ce dernier geste, posé après que vous avez compris la manipulation et coupé contact, signe une cruauté précise. C’est une vengeance contre votre propre dégagement. Ce détail n’est pas accessoire : il vous range, sans que vous l’ayez voulu, dans une position de cible d’un dispositif organisé, pas seulement dans celle d’une épouse infidèle. Vous portez aujourd’hui les deux qualifications, alors que la première n’a jamais été pleinement entendue.
Deuxièmement, vous parlez d’« une sorte de trauma », et je veux vous dire que ce mot est juste. Pas dans un sens métaphorique, dans un sens clinique. Vous avez été séduite par quelqu’un qui jouait, vous l’avez découvert brutalement, et cette découverte a été aussitôt suivie d’une exposition au sein de votre couple. Trois effractions se sont superposées en peu de temps : la déception de l’imaginaire amoureux qui s’écroule, la blessure narcissique d’avoir été manipulée, et la perte de la maîtrise de votre propre histoire (c’est lui qui a parlé à votre mari, pas vous). Cette combinaison produit des effets post-traumatiques typiques : ruminations, brouillard mental, alternance de phases d’apaisement et de retours envahissants, érosion du désir sexuel par engourdissement défensif. Ce n’est pas vous qui dysfonctionnez. C’est votre système nerveux qui s’est mis en sourdine pour survivre à une charge qu’il n’a pas eu le temps de traiter.
Troisièmement, sur le fait que vous pensez encore à cette personne malgré ce qu’elle vous a fait. Cela vous trouble et vous fait honte. Cliniquement, ce phénomène est bien décrit. Lorsque l’attachement s’est construit dans une dynamique d’intermittence (séduction intense, puis retrait brutal, puis nouveaux signaux ambigus), le système d’attachement s’agrippe avec d’autant plus de force qu’il n’a pas reçu de clôture nette. Vous n’avez pas eu la chance d’une rupture où l’autre aurait été présent jusqu’au bout puis serait sorti proprement. Vous avez eu une chute. Et le psychisme, face à une chute non préparée, continue parfois longtemps à chercher l’objet perdu, surtout lorsque cet objet avait été investi comme la promesse d’un autre soi (« si quelqu’un d’autre m’aime, alors je suis aimable »). Ne pas pouvoir empêcher cette pensée n’est pas une preuve que vous aimez encore cette personne. C’est le signe que la séquence n’a pas été élaborée jusqu’au bout. Cela se traite, et cela se referme.
Quatrièmement, sur votre mari. Vous écrivez qu’il vous a pardonnée, et qu’il vous reproche cependant ce qui s’est passé « dès que l’occasion se présente ». Ces deux énoncés sont contradictoires, et il faut le dire clairement. Un pardon véritable n’autorise pas le rappel régulier de la faute pardonnée. Ce qu’il fait, ce n’est pas du pardon. C’est une mise en réserve, où la faute reste disponible pour être rejouée à chaque tension. Cette position le maintient en supériorité morale dans le couple, et elle vous interdit toute reconstruction réelle de votre désir, parce que le désir suppose une sécurité minimale, et qu’il n’y a pas de sécurité quand chaque dispute peut ramener la blessure. Tant que cette configuration perdure, votre absence de désir n’est pas un symptôme à corriger en vous. C’est une réponse adaptée à l’environnement conjugal actuel.
Sur son refus de la thérapie de couple, j’ajoute ceci. Une thérapie de couple ne demande pas à un partenaire de tout reprendre depuis zéro. Elle propose un espace où ce qui s’est passé peut être traité ensemble, pour que cela cesse de coloniser le quotidien. Refuser cet espace signifie, en pratique, choisir de garder la plaie ouverte, et choisir que vous continuiez à porter seule la responsabilité de sa cicatrisation. Ce choix lui appartient, et vous ne pouvez pas l’y forcer. Mais il vous renseigne sur ce qui est aujourd’hui possible et sur ce qui ne l’est pas.
Cinquièmement, sur votre question implicite : le problème venait-il d’avant ? Vous écrivez ne plus savoir, mais penser que non. Cette interrogation est légitime. Une infidélité ne se produit jamais dans le vide. Elle saisit, presque toujours, une vulnérabilité préexistante du couple ou du sujet, sans pour autant en être la conséquence mécanique. Travailler cette question dans votre suivi individuel est utile, à condition de ne pas la transformer en justification rétroactive. Comprendre pourquoi vous avez été particulièrement vulnérable à cette séduction à ce moment-là vous appartient. Cela ne décharge ni votre mari ni l’autre personne, et cela ne vous rend pas responsable de ce qu’elle vous a fait subir après.
Ce que je vous recommande, en synthèse.
Continuez votre suivi individuel, en vérifiant que la personne qui vous reçoit travaille spécifiquement le post-traumatique relationnel et la dynamique de l’emprise séductrice. Toutes les approches ne couvrent pas finement ce matériau. Vous pouvez le formuler clairement à votre psychologue, et observer comment elle ou il y répond.
N’attendez pas que votre désir revienne pour considérer que vous allez mieux. Le désir reviendra lorsque l’environnement le permettra. Travaillez d’abord la sécurité intérieure et la fin des rappels conjugaux.
Acceptez que la pensée intermittente vers cette personne ne fasse pas de vous une mauvaise épouse. C’est un symptôme, pas un sentiment. Il se déloge par le travail clinique, pas par la culpabilité.
Posez à votre mari, calmement, ce constat : tant que la faute peut ressurgir à chaque dispute, le couple ne se reconstruit pas, il se rejoue. Voyez comment il y répond. Sa réponse vous renseignera.
Une dernière chose. Vous écrivez essayer de trouver une nouvelle façon de vivre en harmonie. Cette formulation est juste, et elle est plus mûre que le retour à l’avant. L’avant n’existe plus. Ce qui se construit ensuite peut être plus solide, à condition de ne pas se construire sur le silence d’une part qui ne s’éteindra pas.
Bien à vous,
Cécile MERLETTE