1 JUIN 2026
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Bonjour,
Merci pour ce témoignage qui dépose une situation à la fois douloureuse et cliniquement importante. Vous touchez à l'un des nœuds les plus subtils du travail thérapeutique, et la manière dont vous le formulez témoigne d'une lucidité déjà considérable.
Quelques repères.
D'abord, sur ce que vous éprouvez. Vous écrivez « je connais le transfert et tout ça mais là ça me dépasse et je supporte plus ce mot aussi ». Cette phrase est essentielle. Connaître intellectuellement le concept de transfert ne suffit jamais à le traverser. C'est précisément le piège de la position thérapeutique : on peut comprendre un mécanisme sans pour autant cesser de le vivre. Et lorsque le concept est invoqué pour réduire ce que l'on éprouve à un phénomène technique, il blesse une seconde fois. Vous avez raison de ne plus supporter ce mot. Pas parce qu'il est faux, mais parce qu'il a été utilisé, peut-être, comme une étiquette qui a fermé la conversation au lieu de l'ouvrir.
Ensuite, sur la nature de ce que vous vivez. Les sentiments amoureux dans la cure ne sont ni une anomalie, ni une faiblesse, ni un signe que vous seriez « particulière ». Ils constituent, depuis Freud, un phénomène attendu et même précieux du travail analytique. Ils signent, presque toujours, une réactivation de configurations affectives anciennes, dans lesquelles l'amour, l'attente, le manque ou la reconnaissance ont occupé une place centrale et souvent insatisfaisante. La psy n'est pas l'objet de votre amour. Elle est devenue le lieu où quelque chose, en vous, demande enfin à être éprouvé pleinement, dans un cadre qui semble suffisamment sécurisant pour le permettre.
Mais ce repère théorique, je le précise, n'est utile que s'il vous libère. S'il vous enferme dans la formule « ce n'est que du transfert », il devient un outil de disqualification de votre vécu. Or vos sentiments, en tant qu'expérience subjective, sont parfaitement réels. La question n'est pas de savoir s'ils sont vrais. Elle est de comprendre ce qu'ils viennent désigner dans votre histoire.
Sur le silence de votre psy depuis neuf mois. Cette dimension mérite d'être prise au sérieux, parce qu'elle constitue, en elle-même, un événement clinique. Lorsqu'un sujet aussi central est ouvert puis non repris, plusieurs hypothèses sont possibles, et il est utile de ne pas trancher trop vite.
Première hypothèse : votre psy a peut-être considéré qu'il était préférable d'attendre que vous repreniez vous-même le sujet, en respectant votre rythme. C'est une posture qui a sa rationalité, mais qui devient problématique lorsqu'elle prive le patient d'un appui qu'il attendait explicitement.
Deuxième hypothèse : elle a peut-être oublié, ou minimisé, l'importance de la promesse implicite qu'elle vous avait faite en disant qu'elle reviendrait sur le sujet. Les thérapeutes sont humains. Cet oubli, s'il s'est produit, n'efface pas le travail, mais il mérite d'être nommé.
Troisième hypothèse : elle a peut-être senti, de son côté, une difficulté à reprendre la conversation, pour des raisons qui lui appartiennent. Cette hypothèse, plus rare, n'est pas à exclure.
Dans tous les cas, la responsabilité de la reprise du sujet ne vous appartient pas seule. Lorsque un thérapeute s'engage à revenir sur un point, et qu'il ne le fait pas, cela constitue un manquement, ou au minimum un événement à élaborer. Vous portez aujourd'hui seule un poids qu'il aurait dû reprendre avec vous.
Sur votre désir actuel de ne plus en parler. Ce mouvement est compréhensible, mais cliniquement significatif. Ne plus pouvoir parler à votre psy de ce qui occupe une telle place dans votre vie psychique constitue, en soi, le symptôme central. Lorsque la chose centrale devient indicible dans l'espace thérapeutique, c'est l'espace thérapeutique lui-même qui se vide de sa fonction. Vous le sentez confusément, et c'est pour cela que vous envisagez d'arrêter la thérapie.
Sur la décision d'arrêter. Je vous suggère de ne pas prendre cette décision dans l'état actuel. Pas parce que la décision serait nécessairement mauvaise, mais parce qu'elle serait prise dans un mouvement de fuite plutôt que de choix. Une thérapie qui s'arrête sur un sujet jamais repris produit une cicatrice psychique particulière : non seulement le sentiment amoureux reste sans élaboration, mais s'y ajoute l'expérience d'un abandon réciproque, qui peut s'inscrire pour longtemps. Trois options méritent d'être considérées avant l'interruption.
Première option. Rouvrir le sujet vous-même, en une phrase simple. Par exemple : « Il y a neuf mois, je vous ai dit ce que j'éprouvais pour vous. Vous deviez revenir sur ce sujet, vous ne l'avez pas fait. Je ne sais plus quoi en faire et cela me ronge ». Cette phrase est difficile à prononcer. Elle peut être écrite et lue à votre psy si la parole vous manque. Elle remet le sujet sur la table et oblige votre thérapeute à occuper sa fonction.
Deuxième option. Demander à votre psy une consultation supplémentaire entièrement dédiée à cette question, en le précisant à l'avance. Cela vous évite d'avoir à introduire le sujet dans l'urgence du début de séance.
Troisième option. Si ces deux démarches vous paraissent impossibles, envisager un avis extérieur. Un autre psychanalyste, en deuxième regard, peut vous aider à clarifier ce que vous voulez faire de ce transfert, et si la suite du travail doit se poursuivre dans le cadre actuel ou être pensée autrement. Cette démarche n'est pas une trahison de votre psy. C'est un acte de soin que vous vous offrez.
Une dernière chose. Les sentiments amoureux dans la cure, lorsqu'ils sont accueillis et élaborés, deviennent souvent la matrice de transformations profondes. Lorsqu'ils sont fuis, par le patient ou par le thérapeute, ils s'enkystent et peuvent peser longtemps. Vous êtes à ce moment de bascule. Ce que vous décidez maintenant aura des effets durables, dans un sens ou dans l'autre.
Vous n'êtes ni ridicule, ni anormale, ni inadéquate. Vous êtes dans un moment clinique précis, qui demande à être traversé avec un appui réel, soit auprès de votre psy actuelle si elle est capable de reprendre ce sujet, soit auprès d'un tiers compétent si elle ne l'est pas.