L'agnosie ou l'histoire de l'homme qui prenait sa femme pour un chapeau

Et si vous étiez incapable d'identifier un objet en tant que tel, un visage, un son, ou encore une sensation tactile ? 

10 AVRIL 2014 · Lecture : min.

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L'agnosie ou l'histoire de l'homme qui prenait sa femme pour un chapeau
Dans son livre, L’homme qui prenait sa femme pour un chapeau et autres récits cliniques (1988), le neurologue Olivier Sacks présente l’histoire peu commune de l’un de ses patients, le Dr P., qui a un jour saisi la tête de son épouse en pensant prendre son chapeau.

Derrière cette histoire rocambolesque se cache un trouble peu connu et très impressionnant, l'agnosie. Le nom en lui-même provient des racines grecques des mots "ignorance" et "connaissance", et désigne une pathologie dans laquelle les personnes peuvent percevoir les stimuli extérieurs, mais sans parvenir à les traiter au niveau logique. Comme dans le cas du Dr P., ces troubles sont des atteintes aux aires sensorielles associatives du cortex, dues à un traumatisme crânien, un accident vasculaire cérébral, ou encore une tumeur.

Selon les régions du cerveau touchées, il existe plusieurs types d'agnosies : 

  • Les agnosies visuelles affectent la personne à différents niveaux : elles peuvent perturber la différenciation des objets, des visages, des couleurs, ou encore des chiffres et des lettres. Le Dr P., lui, parvient à décrire un visage sans toutefois pouvoir le différencier d'un objet.
  • Les agnosies auditives perturbent la reconnaissance des sons, mais n'ont pas de rapport avec la surdité ou des troubles de compréhension du langage. Les patients peuvent ne plus reconnaître les sons, la musique, ou encore les bruits du quotidien. Il arrive également que certains patients ne comprennent plus le langage, tout en parvenant à parler. 
  • Les agnosies somesthésiques (ou sensorielles) définissent l'impossibilité de reconnaissance ou de mémorisation des sensations du toucher. Les sujets ne parviennent plus à reconnaître des objets grâce à leur texture, mais sont toujours capables de les décrire.
  • Les asomatognosies sont des perturbations de l'image du corps, dans lesquelles les personnes ne parviennent plus à reconnaître certaines parties de leur corps (autopoagnosie) ou les voient comme étrangères (hémiasomatognosie, ou "phénomène de troisième main").
  • Les agnosies spatiales empêchent les sujets d'avoir une vue d'ensemble (elles ne voient que d'un côté, comme "dans un tuyau", etc.). L'oeil fonctionne toujours, mais les personnes n'ont plus accès aux informations. Elles peuvent aussi avoir des difficultés à localiser un objet dans l'espace pour le prendre.

Pour les professionnels, la problématique peut alors être celle de la prise de conscience par la personne de son propre trouble. En effet, il est difficile de faire comprendre à une personne qui est persudée d'avoir un inconnu à ses côté qu'elle est en réalité en train d'agripper son propre bras, ou encore que si elle ne parvient pas à lire c'est un texte, c'est parce que son cerveau ne traite plus les informations visuelles, et non parce qu'elle a oublié ses lunette ou qu'il n'y a pas assez de lumière. Car les personnes atteintes de troubles peuvent également être anosognosiques, c'est-à-dire qu'elles n'ont pas conscience de leur trouble. 

Le Dr P. celui qui prenait sa femme pour un chapeau, donc, souffre lui d'une agnosie des visage associée à une agnosie des objets, qui fait qu'il ne parvient pas à différencier les objets des visages, alors qu'il peut pourtant les décrire. Par exemple, le Dr P. réussira à expliquer au Dr Sacks, son neurologue, qu'un gant est "une surface continue repliée sur elle-même, munie de cinq excroissances", sans parvenir à identifier l'objet comme tel. En revanche, en l'enfilant, il s'écriera "Mon Dieu, mais c'est gant!", prenant conscience de sa nature.

Mais comment a fait le Dr P. pour vivre avec cette agnosie, et conserver son autonomie ? Le Dr Sacks nous apprend que son patient est un ancien musicien, qui accompagnait chaque action d'une musique spécifique, qui a appris petit à petit à reconnaître les autres par leurs voix, leurs gestes, leurs odeurs, bref, grâce à leur "musique corporelle", mais aussi que sa femme l'aidait en plaçant toujours les objets au même endroit. 

"Nos patients amnésiques ou agnostiques ont perdu (...) leurs mélodies et scènes intérieures. Tout ces cas attestent la nature essentiellement "mélodique" et "scénique" de la vie intérieur, de la nature proustienne de la mémoire et de la pensée" (Olivier Sacks).

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Commentaires 1
  • Launay

    En plus des autres, encore un très intéressant et fort bien maîtrisé article, bravo.

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