Anorexie mentale, une épreuve pour les parents

L'anorexie, une maladie qui affecte profondément les parents. Souvent stigmatisés, se sentant coupable et impuissant, ils ont besoin d’un espace thérapeutique bienveillant sans jugement.

11 JANV. 2022 · Lecture : min.

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Anorexie mentale, une épreuve pour les parents

L'anorexie, une maladie qui affecte profondément non seulement les enfants et ados mais aussi les parents. Souvent stigmatisés, se sentant coupable et impuissant, ils ont besoin d'un espace thérapeutique bienveillant sans jugement.

« Quand le médecin de famille m'a annoncé que ma fille souffrait d'anorexie, je me suis effondrée de peur qu'elle ne meure. Jusque-là, l'anorexie avait été abstraite. Cela n'arrivait qu'aux autres, pas à ma fille, pas à moi. A partir du diagnostic du médecin, cette maladie a pris corps, devenait réelle et menaçante. De toute part, j'ai entendu que c'est la relation "mère-fille" qui était en cause ce qui a fait naître de la culpabilité et de la honte chez moi. Et comment faire face pour aider une jeune femme tout juste majeure ? Mijoter des bons plats ? Parler de la nourriture ? Faire appel au bon sens ? Éviter les contraintes ? Ou au contraire, être stricte ? »

Après avoir accepté que la maladie de sa fille avait naturellement un lien avec elle-même, mais aussi avec son père, son environnement et sa situation singulière d'adulte en devenir, cette mère a choisi d'entamer un travail thérapeutique sur elle-même et sa relation mère-fille.

« Au fur et à mesure que j'ai pris conscience de ce qui m'agissait dans ma propre vie et dans ma posture de mère, ma fille prenait le chemin de la guérison. »

Dans la grande majorité, les parents font au mieux pour accompagner leurs enfants vers l'âge adulte. Nous le savons. Ce n'est pas un long fleuve tranquille mais au contraire un "vivre ensemble" animé qui demande de l'énergie. Parfois il arrive des situations dans lesquelles les parents sont confrontés à la sensation d'impuissance et à fortiori dans des situations extrêmes comme celle qui émergent à l'occasion de la maladie d'anorexie mentale. Il est alors important de chercher du soutien pour pouvoir y faire face et pour accompagner son enfant de façon appropriée. Il est aussi important de tenter de comprendre ce que l'anorexie déclenche chez l'enfant, l'ado ou le jeune adulte.

J'ai voulu commencer mon article avec les mots de la philosophe Michela Marzano qui raconte son histoire d'anorexie dans un livre Légère comme un papillon (Volevo essere una farfalla), Grasset, 2011, où elle décrit de manière émouvante son être au monde. Son récit permet de comprendre un peu mieux ce par quoi est animée une personne souffrante.

J'ai voulu écrire cet article pour donner aux parents des informations qui ne sont accessibles que par de fastidieuses recherches et qui, je l'espère, peuvent éclairer le lecteur sur la complexité de cette maladie. Il n'y a pas juste une cause et un remède. Les causes sont multiples, les remèdes aussi.

« Tant qu'on essaiera d'expliquer l'anorexie en ayant recours aux seules catégories analytiques traditionnelles, sa raison profonde nous échappera. Peut-être parce qu'il n'y a rien à expliquer. Parce que trouver une cohérence dans le fait qu'en semblant choisir la mort on célèbre la vie relève de la folie… Mais peut-être aussi parce que, à travers certains symptômes, on cherche seulement un moyen de ne pas mourir psychiquement. De ne pas renoncer à son propre « moi ». De ne pas être ce que les autres voudraient nous faire être. »

L'anorexie, maladie multifactorielle

L'anorexie est une maladie très complexe parce qu'elle est à la fois liée au corps physique, au corps psychologique et neuronal. La cause est clairement multifactorielle et varie, comme les facteurs déclenchants, selon les individus et la guérison est un très long processus. Alors que les symptômes physiques sont trop visibles pour être niés, identifier un disfonctionnement psychologique/neuronal est loin d'être évident pour le patient et son entourage.

Ce trouble de conduite alimentaire peut exprimer un moyen de défense, une addiction au contrôle, de l'impulsivité, un trouble obsessionnel compulsif, un trouble de la dépendance et j'en passe.

Les découvertes en neuroscience à propos de la physiologie de l'alimentation où le cerveau joue un rôle essentiel dans le contrôle de l'appétit et de la satiété, (M. Delbrouck, Psychopathologie, p.556). D'autres troubles de la personnalité tels qu'histrionique, borderline, antisociale, narcissique, … peuvent être présents chez les patients représentants des troubles alimentaires.

Un peu d'histoire

Le premier cas mentionné dans l'Histoire est celui de Catherine Benincasa, sainte Catherine de Sienne, qui vécut au XIVe siècle (1347-1380). Au Moyen Âge, des périodes de jeûne et de sévères privations avaient cours au sein de communautés religieuses mystiques et pouvait ainsi déclencher cette maladie. Un autre cas célèbre est celui d'Elisabeth de Wittelsbach, dite Sissi, l'impératrice d'Autriche-Hongrie, qui vécut au XIXe siècle (1837-1898). Au XXe siècle, citons la philosophe Simone Weil ou la chanteuse et percussionniste du groupe américain « The Carpenters », Karen Carpenter. En 2010, la comédienne et mannequin, Isabelle Caro, décède après avoir lutté publiquement contre les ravages de l'anorexie mentale.

La première description de la maladie est attribuée à Richard Morton qui lui donna le nom de « phtisie nerveuse » au XVIIe siècle (1689). William Gull publie son étude sur Anorexia Nevrosa, terme établi et usuel depuis dans le monde anglo-saxon en 1873.

La même année Ernest-Charles Lasègue, médecin français du XIXe siècle a été l'un des premiers à donner une description psychopathologique de ce qu'il appelait « l'anorexie hystérique ». Dans un premier temps, les spécialistes ont envisagé la présence d'un dérèglement de l'hypophyse (glande pituitaire). Et ce n'est qu'à partir des années 1950 que l'idée d'une origine psychique de l'anorexie mentale se fait jour, acceptant donc l'hypothèse que les problèmes physiques associés soient une conséquence de l'arrêt de l'alimentation.

À partir des années 1980, les troubles des conduites alimentaires (TA) en psychopathologie ont suscité une attention des spécialistes, notamment pour leur parenté structurelle avec les addictions.

En 2008 une proposition de loi pour lutter contre l'anorexie est présentée en France sans que le texte ne soit parvenu au Sénat. Aujourd'hui, c'est la loi n° 2016-41 de modernisation du système de santé du 26 janvier 2016 qui dispose que chaque mannequin a besoin d'un certificat médical certifiant un IMC minimal.

Les troubles alimentaires, un fléau contemporain ?

Même si l'anorexie a été constatée depuis le Moyen Age, il y a fort à parier que ces troubles sont en nette progression de nos jours, ou qu'ils sont plus ouvertement diagnostiqués comme tels. Les standards culturels actuels, quant au poids idéal de l'homme et de la femme d'une part, et les altérations dans le mode d'alimentation de pays modernisés, comme la restauration rapide, n'aident pas la population jeune et plus adulte à se situer et à croitre dans une saine harmonie. Cette société de consommation n'admet plus l'absorption et la digestion progressive tant des substances alimentaires, que du matériel psychique et de communication.

Élisabeth Conte et Maria Mione expliquent que la relation entre corps donne aux enfants les fondements de la relation intime. Aujourd'hui la présence des parents dans la relation primaire a été partiellement réduite et souvent la séparation physique de l'enfant de ses parents se fait précocement. « Être avec le corps de l'enfant, le tenir dans ses bras, écouter sa respiration et y répondre sont des choses auxquelles on accorde peu de temps aujourd'hui. La rupture de la relation entre les corps, entre les physiologies spontanées, peut se produire très tôt. Le corps du parent ne représente plus alors un havre sécure pour les besoins physiologiques de l'enfant et pour l'excitation associée à ces besoins. (FRANCESETTI Gianni, GECELE Michela, ROUBAL JAN, Psychopathologie en gestalt-thérapie, L'exprimerie, Bordeaux 2013, page 627)

Prévalence

La prévalence (nombre de cas dans une population à un moment donné, englobant aussi bien les cas nouveaux que les anciens) "vie entière" de l'anorexie mentale dans la population féminine est d'environ 0,5%. Les sujets qui sont « sous le seuil diagnostique » du trouble (c.-à-d. avec un trouble des conduites alimentaires non spécifié) sont plus nombreux. La prévalence de l'anorexie mentale dans la population masculine est d'environ un dixième de celle de la population féminine. L'incidence de l'anorexie mentale semble avoir augmenté au cours des dernières décennies. DSM VI.

Selon le site Futura Santé 1,4 à 3,5% des étudiantes et lycéennes parisiennes serait touchées ; l'incidence de l'anorexie s'élèverait entre 3000 et 6000 cas chaque année en France. Entre 0,5 et 1% des femmes de 14 à 20 ans développeraient une anorexie mentale sévère. 20 à 50% des anorexiques font également des crises de boulimie. 5 à 15% des anorexiques décèdent prématurément.

Chez les garçons, la prévalence de l'anorexie mentale est d'environ 10%. 30% vont évoluer favorablement, 30% vont évoluer défavorablement et le reste est stable. Elle est considérée comme un événement psychotique susceptible de marquer l'entrée dans la schizophrénie. (Michel Delbrouck, Psychopathologie p. 569)

Entre 2006 et 2015 on constate une augmentation du nombre d'adultes maigres de 1.7 point chez les hommes et une baisse de 2.5 points pour les femmes entre 17 et 74 ans.

En revanche, entre 2006 et 2015 l'augmentation du nombre de garçons et filles maigres entre 6 et 17 ans s'élève à 2.9 points pour les garçons et de 6 points pour les filles.

Traitement multidisciplinaire impératif

Le traitement du patient anorexique nécessite la prise en charge multidisciplinaire, comme pour celle du toxicomane. Cette multidisciplinarité comprendra les aspects médicaux, diététiques, psychothérapeutiques individuels et familiaux et éventuellement médicamenteux. Une stratégie de travail et de coordination entre les différents intervenants s'avère indispensable. Une hospitalisation sera nécessaire en cas de risque suicidaire, d'état de santé préoccupant ou si l'environnement familial n'est pas en mesure d'y faire face.

Approche en Gestalt-Thérapie

«Ces personnes souffrantes se montrent au monde comme des êtres tourmentés par un environnement peu fiable (et intrusif) dont ils veulent se distancier pour gagner en autonomie. M. Spagnuolo Lobb, psychologue et Gestalt-thérapeute, soulève comment aujourd'hui « la souffrance humaine s'exprime de plus en plus par des perturbations dans l'acte de se nourrir". Le besoin de faim, qu'il soit autorégulé ou spontané, amène une détresse qui concerne la société toute entière.

Lorsqu'une perturbation dans la physiologie devient épidémiologique, nous avons à réfléchir quel soutien primaire, existentiel et corporel manque dans notre vie sociale. La relation à la nourriture défie le manque de relation, l'habitude solipsiste (individu qui pense que la réalité n'existe pas en dehors de lui-même) de faire tout par soi-même. Dans le cas des perturbations de la conduite alimentaire, c'est à se couper fièrement pour démontrer ses aptitudes ou pour s'ouvrir au monde en étant écroulée ou en colère »

«Celles qui n'ont pas confiance en elles et ne connaissent pas leur propre force, avalent la nourriture sans la mâcher, sans se l'approprier ; elles sont contraintes de la régurgiter par elles-mêmes de manière obsessive, hasardeuse et tortueuse. Celles qui ne font pas confiance aux autres et en leur propre croissance vont fermer la porte aux aliments (l'ennemi du dehors). Celles qui sentent un insatiable vide en elles, incapables d'atteindre et d'être atteintes par l'autre, vont chercher à combler leur vide de l'âme avec la nourriture ». » (FRANCESETTI Gianni, GECELE Michela, ROUBAL JAN, Psychopathologie en gestalt-thérapie p. 632)

Prendre en compte le cri

Si une existence avec un trouble alimentaire est la seule manière pour une adolescente de crier au monde sa singularité et attendre l'autre, alors la rencontre thérapeutique doit être un endroit où ce cri est entendu et accueilli par la présence forte et respectueuse du thérapeute.

Le thérapeute prend alors le rôle d'un « témoin empathique ». Il entend les émotions de la patiente sans les corriger. Il est impliqué mais ne porte ni un jugement en définissant les expériences, ni ne suggère ce que la patiente devrait faire (si, quand ou quoi manger) ou comment elle devrait être (quel style de féminité incarner).

Conclusion

L'anorexie mentale peut apparaitre quel que soit le milieu social de nos sociétés occidentales. Elle peut émerger dans n'importe quel environnement familial. Quel que soit le cadre familial dans lequel se prononce cette maladie, il est important de comprendre que la relation parents-enfant-environnement joue incontestablement un rôle. Il ne s'agit pas de blâmer qui que ce soit. Il s'agit de comprendre et éviter le déni. Plus tôt les adultes peuvent admettre ce fait, plus tôt ils peuvent s'engager à leur tour dans un accompagnement thérapeutique pour trouver du soutien, meilleurs sont les conditions pour la guérison de l'enfant ou de l'ado.

Photos : Shutterstock

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Écrit par

Gabriele Eibner

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Bibliographie

  • Légère comme un papillon (Volevo essere una farfalla), Livre de Michela Marzano, Grasset, 2011
  • FRANCESETTI Gianni, GECELE Michela, ROUBAL JAN, Psychopathologie en gestalt-thérapie, L'exprimerie, Bordeaux 2013, page 627
  • L'anorexie mentale en chiffres : épidémiologie, futura-sciences.com, Publié le 14/11/2019 : https://www.futura-sciences.com/sante/dossiers/maladie-tout-savoir-anorexie-181/page/3/

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