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Le deuil : témoignages face au vide

Nous avons recueilli les témoignages de plusieurs personnes qui ont accepté de partager leur expérience face à la mort et au deuil.

29 mai 2014 Deuil - Lecture : min.

psychologues
Il n'y a pas une seule façon de vivre la mort et le deuil, même si certaines étapes du processus et les mots qui tentent de raconter le chagrin se ressemblent. Chaque individu est confronté, tôt ou tard, à la perte d'un être cher et va devoir faire face à une situation qui, comme un séisme, détruit tout sur son passage mais réveille également notre instinct de survie car, même avec la plus grande des douleurs, la vie continue. 

Face à la mort, les mots manquent et sont, la plupart du temps, vides de sens. Pourtant, lorsque le temps passe, parler ou écrire sur cette douleur permet souvent d'avancer. Les témoignages recueillis, pour compléter notre article "Le deuil : le point de vue des psychologues", racontent, chacun à leur façon, comment la mort vient ébranler nos vies et comment chacun de nous gère l'après, lorsque la vie reprend son cours et qu'elle nous oblige à revenir, même petit à petit, à la réalité.

"Les rires ont cessé" - Témoignage de L.M.

Je me souviens encore du moment où le téléphone a sonné, je riais avec ma soeur et un ami à elle, un samedi matin un peu avant Noël, il y a quelques années. Le téléphone sonne toujours chez nous, je n'y ai pas fait attention. Je me souviens encore des mots de ma maman entrant dans la pièce, décomposée, "J. est morte". Les rires ont cessé. Je ne pouvais pas y croire, qu'est-ce qu'il s'était passé ? Je suppose que j'ai eu les explications de ma maman, mais mes souvenirs de cette matinée sont incomplets, je me souviens surtout de la lumière au-dehors.

L'état est indescriptible, c'est comme si un grand vide s'était ouvert en moi, un vide que rien ne pourrait jamais plus combler. Voilà, c'est ça, j'étais vide. Et je voyais que tous les membres de ma famille étaient pareils. Vides, amorphes, incapables de prononcer une parole. Mais quel poids peuvent avoir les mots à ce moment-là ?

Quand le fait divers touche notre famille

Ma cousine, qui avait environ 25 ans, a été assassinée par sa mère. On n'a jamais su ce qu'il s'était passé dans sa tête pour qu'elle fasse ça. On a juste eu des échos de choses horribles, de lit, de sang, de hache, on n'en sait pas plus. Je ne veux pas le savoir. Chaque deuil comporte son lot de colère et d'incompréhension. C'était d'autant plus fort pour nous, car nous n'avons jamais su ce qu'il s'était réellement passé, ce qui avait poussé une mère à faire ça à son enfant. Elle avait d'ailleurs disparu lorsque le corps a été découvert (c'est horrible, non, de parler d'une personne qu'on a chérie en disant "le corps"?), elle a été retrouvée plusieurs jours après. Plus tard, elle est décédée en prison.

Outre la violence de la mort, que, soyons clairs, on ne surmonte pas, jamais, on doit faire face à plein de choses. Les articles dans la presse, l'intrusion dans la vie privée, les scellés sur la maison, et surtout l'enquête judiciaire. Toute ma famille a rencontré la SRPJ (la police judiciaire), et même le juge pour certains d'entre eux. Pour nécessaires qu'elles sont, ces formalités rendent la mort et le deuil mécaniques. Les agents font leur travail et notre détresse, même s'ils la comprennent, n'a pas sa place dans le système. Après ça, je n'ai plus lu les "faits divers" pendant un moment. Je ne voulais pas me trouver devant ces histoires qui me rappelaient irrémédiablement celle de ma famille. Je ne voulais pas avoir ce comportement intrusif dans la vie des gens, comme d'autres l'avaient fait avec la nôtre.

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Prise de conscience et mécanisme de survie

C'est à la mort de ma cousine que j'ai pris conscience de mon mécanisme de survie : j'enfouis l'évènement douloureux, et tout ce qu'il transporte, jusqu'à être guérie, jusqu'à sentir que je peux le ressortir. Je n'ai pas beaucoup de souvenirs de ce moment-là, car je pense que j'ai essayé d'occulter un maximum de choses, de ne plus rien ressentir. J'avais ma Licence à passer, et ça m'a donné un but sur lequel me focaliser, pour ne plus penser au reste.

Elle ne le sait pas, mais c'est mon autre cousine qui m'a aidée à m'en sortir, la soeur même de celle qui est décédée. À l'enterrement, je l'ai vue si forte, je pleurais toutes les larmes de mon corps devant les photos d'elles deux, et c'est elle qui est venue me consoler. Elle qui a ensuite perdu sa mère lorsqu'elle est décédée en prison. Sa mère, la meurtrière, mais toujours sa mère. Je me souviens d'en avoir voulu un moment à mes amis de l'époque, qui n'ont pas su me réconforter, qui embrayaient sur une autre conversation lorsque j'en parlais. Mais qui aurait envie de parler de ça ? Nous avons tous des histoires douloureuses que nous n'avons pas envie de voir ressortir.

Se protéger soi-même

J'ai sûrement été touchée beaucoup plus que je ne veux bien l'admettre. Pendant longtemps, je me suis protégée, involontairement, des émotions fortes. D'autant que, quelques mois après cette histoire, j'ai perdu une grand-mère et un grand-père adoré. Parfois, ça arrive encore que, lorsque je vis une émotion forte, même positive, je me verrouille complètement.

Après celle-ci, j'ai dû faire face à plusieurs autres morts douloureuses dans la famille, et je suis aujourd'hui très anxieuse à propos de la mort, notamment celle de mes parents à laquelle, je le sais, je dois me préparer.

Cohabiter avec la douleur

On reprend petit à petit le quotidien, on vit avec cette blessure. J'ai une famille très soudée, on se soutient beaucoup, elle m'aide à aller de l'avant, à faire des projets. Je ne pense pas avoir surmonté ce décès, d'ailleurs en reparler fait remonter des choses enfouies, donc je suppose que non. J'ai appris à vivre avec elle, je pense. À cohabiter avec elle, plutôt.

Je sais que nous avons tous vécu cela de manière différente. Par exemple, certains sont allés voir un psychologue, d'autres non. Nous avons eu en commun la détresse, la colère, l'impuissance, la construction dans le manque. Toujours aujourd'hui, c'est une douleur vive que nous avons tous. Je me souviens que nous rigolions souvent des bêtises que faisait ma cousine J. ; quelques mois après son décès, une autre de mes cousines m'a demandé "mais est-ce qu'on a encore le droit de rigoler de ça?". C'est vrai, est-ce qu'on en avait encore le droit ? Je n'ai pas la réponse.

Ses yeux, son rire me manquent beaucoup. Sa présence invasive (lorsqu'elle venait chez nous, elle étalait ses affaires partout). Lorsque je pars en vacances, par exemple, et qu'elle était là. Parfois, j'ai encore l'impression de sentir l'odeur de son petit coussin au camphre, qu'elle emmenait partout. Je m'étais souvent dit que si je me mariais un jour, elle serait mon témoin. Ce sont aussi des choses dont j'ai dû faire le deuil.

La suite de notre article, ici, avec d'autres témoignages... 

Photos : Shutterstock

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