Témoignage sur le deuil

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Nous avons appris la mort de notre père alors que nous étions sur la route des vacances, dans la voiture. C'était il y a un an et demi, nous rejoignions nos parents pour les fêtes de Noël...

28 MARS 2019 · Lecture : min.
Témoignage sur le deuil

"Face au vide, plus rien n'a de sens" - Témoignages de deux soeurs

Nous avons appris la mort de notre père alors que nous étions sur la route des vacances, dans la voiture. C'était il y a un an et demi, nous rejoignions nos parents pour les fêtes de Noël. Notre mère nous a appelées en hurlant et en pleurant, pour nous dire que papa était mort, qu’il était tombé du toit de la maison alors qu’il débouchait la gouttière pleine de feuilles mortes, un accident...

Quand l'inattendu emporte tout sur son passage

S., soeur cadette

Je ne m'y attendais absolument pas, ce n'était pas prévu, il n'était pas malade, il venait de fêter ses 65 ans et était en pleine forme. Lorsqu'on a appris ce qui s′était passé, on a dû continuer le voyage, c'était horrible, surtout d'être forcé à accepter la réalité. Ma première réaction a été de ne pas y croire, cela a duré quelques secondes et, tout de suite après, j'ai eu une sorte de crise d'angoisse : stress, pleurs incessants et suffocation. J'ai pleuré pendant plusieurs heures, ensuite c'est devenu un peu comme un râle plus léger, je crois que je me suis endormie un moment, je n'avais qu’une envie, celle de ne pas y croire, d'oublier, de penser que c'était un cauchemar. Mais, en me réveillant dans la voiture et en voyant le visage de ma soeur et de mon beau-frère, j'ai compris que ce n'était pas un cauchemar.

Durant les jours qui ont suivi le décès, certaines choses avaient l'air irréelles, comme choisir le cercueil avec ma mère et ma soeur. Personne ne vous prépare à ça. Bien qu'on n'ait pas du tout envie de s'y confronter, ce sont des choses qui doivent être faites : parler au curé, organiser l'enterrement, s'occuper de l'avis mortuaire... Plusieurs sentiments se mélangeaient : le sentiment d'injustice, de rejet et de non acceptation de ce qui s'était passé, d'incompréhension, aussi, accompagnée du besoin de trouver des explications, de colère envers mon père et, enfin, de tristesse. Mais une tristesse qui vient du ventre, comme un manque à l'intérieur, je n'avais jamais ressenti ça avant...

S., soeur aînée

Je ne crois pas qu'il existe une situation idéale pour recevoir l'appel que nous avons reçu ma soeur, mon mari et moi ce 22 décembre... Mais être enfermés dans la voiture en sachant qu'il nous restait encore trois heures de route pour arriver dans notre village et que notre père ne serait pas là pour nous y accueillir... c'est une douleur immense. Moi qui suis normalement une personne qui parle beaucoup et extériorise tout, j'étais mentalement paralysée. Je ne pouvais ni pleurer, ni parler, ni comprendre. J'étais face au vide, plus rien n'avait de sens.

Puis, tout d'un coup, j'ai senti, et je suis incapable d'expliquer ça rationnellement, que mon père me passait le relais, qu'il comptait sur moi, que je ne pouvais pas tomber dans ce vide. C'est un sentiment qui ne m'a pas quittée, une certitude que certains mettront en lien avec la foi, d'autres avec les processus psychologiques de survie... Je n'ai pas d'explication, c'est comme ça, je le sais et je n'ai pas besoin que cela soit rationnel. Je connaissais bien mon père, j'ai tout de suite su ce qu'il nous aurait dit s'il avait été là, ce qu'il attendait de nous. 

Après, tout s'est précipité : l'arrivée dans notre village, voir maman, voir la famille qui arrive petit à petit, s'occuper des gestions funéraires, comme le décrit ma soeur, tout ça à la veille de Noël... C'est surréaliste, mais il faut le faire, et il faut être là aussi pour les autres membres de la famille qui souffrent et ne comprennent pas non plus comment tout cela a pu arriver.

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Être fortes c'est continuer à vivre

S., soeur cadette

Après les vacances de Noël, je suis rentrée là où j'habite et j'ai dû faire face à mes études. Étant étudiante en Master, je devais passer des examens fin janvier. Je me suis donc engouffrée dans mes études et j'ai réussi mes examens. Au début, je n'étais pas consciente d'être rentrée dans un mécanisme de fuite de la réalité par le travail. Pour moi, c'était normal, je n'allais pas rater mes études, j'ai décidé que je pouvais être forte, qu'il le fallait, mon père n'aurait jamais voulu que je "rate" ma vie. À mes yeux, être forte c'est continuer à vivre. Pendant que je travaille, je ne pense pas à la mort de mon père. Je me suis tournée, de manière plus obsessive, vers mes études et mon travail.

Les premiers temps, je refusais de pleurer, c'est comme si la mort de mon père justifiait les larmes et que tout le reste ne méritait pas ces mêmes larmes. Mais je ne m'y forçais pas, c'était comme ça. De toutes façons, étant de nature pudique, quand je pleure, je pleure toute seule.

S., soeur aînée

Ma soeur et moi nous ressemblons beaucoup concernant l'importance que nous accordons à nos études et au travail, et c'était déjà le cas avant le décès de papa. Il est vrai que, les premiers mois, le travail m'a réellement aidée à survivre et à avancer. En dehors du fait que les études ou le travail nous ont permis d'occuper notre esprit, c'est également très lié à notre père : il nous a inculqué un certain nombre de valeurs, dont l'importance du travail et l'amour du travail bien fait... Il était très perfectionniste, très exigeant, très intense. 

En revanche, dans mon cas, ce n'est pas devenu aussi obsessif que chez ma soeur. Pour moi, la mort de mon père a surtout remué les choses quant à la maternité et à tout ce qui touche aux notions d'héritage et de descendance... Je sens un poids et une responsabilité que je n'avais absolument pas sentis avant, et je suis consciente qu'il va falloir que je fasse un travail là-dessus tôt ou tard.

Comprendre et apprendre à accepter

S., soeur cadette

Aujourd'hui, je suis une thérapie pour régler certaines choses par rapport à mon vécu avec mon père. Pour moi, sa mort a entraîné une envie de baliser le terrain, j'ai eu peur de ne pas gérer cette mort dans ma vie, je me suis dit que pour pouvoir continuer, il fallait que j'évite de cumuler la mort de mon père avec des frustrations que j'avais par rapport à lui.

Je suis une personne qui aime avoir le contrôle sur sa vie, mais après la mort de mon père, j'ai compris que ce n'était pas toujours possible et qu'il faut apprendre à ne pas avoir le contrôle, mais ça c'est quelque chose que je comprends en théorie, mais que j'ai du mal à appliquer encore aujourd'hui. Cette thérapie m'aide à comprendre ce qui est arrivé, et à me connaître mieux, à comprendre mes mécanismes face au deuil et ceux liés à mon père ou à ma famille.

J'ai également compris quelles sont les trois choses que mes études symbolisent à mes yeux : la passion, l'anxiété et le besoin de reconnaissance de l'autre. Mon père était quelqu'un d'aimant, un bon père, mais qui avait du mal à exprimer ses sentiments, perfectionniste et autoritaire. Quand j'avais une bonne note, au lieu de me féliciter, il me demandait "Pourquoi tu n'as pas une meilleure note ?". Je suis à la recherche de sa reconnaissance, ce qui n'est plus possible maintenant. Je dois apprendre à avoir confiance en moi, sans le besoin du regard de l'autre pour me dire que ce que je fais c'est bien. D’ailleurs, un des mécanisme qui s'est mis en place a été de remplacer le besoin de reconnaissance de mon père par celle de mes professeurs.

S., soeur aînée

Accepter la mort de mon père, je n'ai pas le choix, mais je n'arrive toujours pas à croire que je ne le reverrai plus et son absence est toujours aussi douloureuse. Toutefois, je suis également heureuse et épanouie dans ma vie professionnelle, amoureuse, familiale et amicale. C'est difficile à expliquer : la vie continue, remplie de rires et de beaux moments, mais il n'est plus là et ce vide ne se remplira plus jamais. Je ne sais qu'une seule chose : je ne vais jamais surmonter la perte de mon père, je peux uniquement essayer d'apprendre à vivre avec, et c'est ce que j'essaye de faire.

Il me manque énormément... Il n'y a pas un jour où je ne pense pas à lui. Je parle beaucoup de lui et avec lui. Chaque fois que je suis confrontée à une situation ou à un choix important, il est là, parce que tout ce qu'il m'a inculqué survit en moi. Sa perte a également intensifié l'importance que j'accorde aux valeurs qu'il m'a transmises. Je sens que je dois protéger ces valeurs, les maintenir également, et les transmettre...

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Gérer l'absence, au jour le jour

S., soeur cadette

Mes études, le soutien de mes proches et ma thérapie m'aident à avancer. Avec ma mère et ma soeur, on parle souvent de mon père, pas forcément de la mort en elle-même, mais plus des souvenirs, de qu'est-ce qu'il dirait s'il pouvait être encore là. J'essaye encore d'apprendre à vivre avec son absence. Au quotidien, j'y arrive, je mange, je dors, je me lève, je m'amuse avec mes amis, j'ai mon copain, mes études se passent bien. Mais c'est au jour le jour.

Mon père me manque quand j'ai une bonne note, quand je réussis quelque chose, j'aimerais prendre le téléphone et lui dire "Je vais faire un stage de trois mois à New York !", mais je ne peux pas. Mon père me manquera le jour de la remise des diplômes de mon Master. Mon père me manque à la fête des pères, à mon anniversaire, au sien, à Noël. Mon père me manque quand je fais des choses qu'il aimait faire, boire du bon vin rouge, manger au restaurant, regarder le Real Madrid jouer un match, être dans la BMW de mon copain, faire à manger, regarder les infos à la télé. Mon père me manque quand je suis dans notre village en Galice. Mon père me manque pendant les repas de famille où il devrait être présent. Mon père me manque quand je vois d'autres personnes qui le connaissaient aussi. Mon père me manque tous les jours.

S., soeur aînée

Ce qui m'aide à supporter son absence c'est que, pour moi, il est encore là : il est dans mon sang et dans celui de ma soeur, il est dans nos souvenirs, dans tout ce qu'on sait de lui, dans tout ce qu'il nous a transmis, dans toutes les valeurs qu'il nous a inculquées. Je me définis comme une croyante incrédule, qui doute constamment, j'ai donc l'espoir de le revoir un jour, même si je n'en suis pas sûre et que j'utilise cet espoir pour me consoler...

L'amour des personnes qui comptent vraiment dans ma vie et toutes les choses qu'il faut maintenant assumer parce qu'il n'est plus là, comme s'occuper de notre vigne et de continuer à produire, artisanalement, son vin, sans prétentions mais absolument délicieux, une de ses passions et réussites, me poussent également en avant. Il remplissait un espace énorme, par sa personnalité, par sa capacité de rassembler les gens autour de lui... Le vide est immense, la mémoire à maintenir l'est d'autant plus.

"Vivre est la meilleure façon de lui rendre hommage" - Témoignage de J.

Ma mère est décédée à la maison, il y a deux ans et demi. Ce fut le dénouement que toute la famille attendait puisqu'elle souffrait d'un cancer avec métastases. Les premières heures après son décès ne furent pas pires que ses trois derniers jours parmi nous. Nous étions face à une situation qui s'aggravait rapidement, nous savions que plus elle résistait (c'est ce que nous désirions du fond du coeur), plus cela supposerait douleurs et souffrance pour elle (ce que nous essayions d'éviter à tout prix). Nous vivions donc dans cette dualité entre "il faut la laisser partir" et "nous voulons qu'elle reste plus longtemps avec nous". 

Même s'il s'agit d'une mort à laquelle on s'attend, lorsque cela arrive le choc est réellement brutal. C'est uniquement là qu'on réalise toute la dimension de la réalité : elle n'est plus là et elle ne sera plus jamais là. Elle est décédée le soir, des amis étaient là pour prendre le relais quant aux questions pratiques, comme appeler le médecin ou les pompes funèbres.

J'étais comme anesthésiée. J'ai très peu pleuré, alors que, normalement, je suis quelqu'un qui pleure facilement et à chaudes larmes. Je ne sais pas jusqu'à quel point le fait que ma priorité, qui était qu'elle ne souffre plus, a pesé dans la balance, au-delà de mes sentiments. Nous étions tous très résignés, dans le sens où nous préférions souffrir son absence plutôt que de la voir continuer à souffrir. Les jours suivants c'est un très grand vide qui s'est imposé à nous, témoins de sa présence dans chaque détail de la maison et de nos routines familiales.

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Survivre aux premiers jours

Lorsque on affronte des situations extrêmes, difficile de dire si l'on est conscient de quelque chose. Si je devais parier sur quelque chose, ce serait sur un mécanisme inconscient de survie qui s'est mis en place spontanément. Dans mon cas, ce qui m'a aidée, c'est de prendre les rênes des questions pratiques dont il fallait s'occuper, même si c'était extrêmement douloureux, pour régler certaines choses et avoir la sensation que la vie continuait et que j'avançais, même dans la douleur.

Ma soeur et moi, nous nous sommes mises à ranger la chambre où elle a passé ses derniers jours, à séparer ses affaires et vêtements, à décider ce qu'on allait garder et ce qu'on allait donner. Ça peut paraître très froid et insensible mais ça nous a aidées résoudre quelque chose qui était très pesant. Dans le fond, chacun fait ce qu'il peut. Ma facette rationnelle m'a surprise : peu de pleurs mais de nombreux souvenirs qui remontaient à la surface.

Une autre façon de voir la vie

Ce n'est pas évident de définir la dimension réelle de l'impact de la mort de ma mère et de comment elle a changé ma vie. Je crois que, maintenant, j'accorde beaucoup plus de valeur aux choses "plus simples", parce que j'ai une conscience plus claire et solide de la frivolité de nos existences. La perdre a eu un impact évident sur mes objectifs et mes projets... Je crois que je me sens satisfaite et heureuse avec "moins", pas par confort, mais parce que, aujourd'hui, je suis capable de regarder les choses et la vie depuis une autre perspective.

Travailler et occuper mon esprit avec les aspects pratiques de la vie m'a beaucoup aidée à avancer, ainsi que pouvoir parler de son absence, du poids de celle-ci et de l'envie que tout soit différent, avec ceux qui passaient par la même épreuve que moi, en particulier mon père et ma soeur.

Rien ni personne ne peut prendre sa place

On ne surmonte jamais ce genre d'évènements. On apprend à vivre avec le vide qui, pour moi, porte son nom... c'est sa place et elle ne sera jamais substituée par quelqu'un d'autre. Elle continuera à me manquer tous les jours, parfois de forme consciente, parfois inconsciente. Ma mère est une partie de ce que je suis, elle est dans mes gestes, mon caractère et mes valeurs. Vivre est la meilleure façon de lui rendre hommage.

Chaque membre de la famille vit le deuil d'une façon différente, évidemment, je crois que c'est non seulement naturel, mais également salutaire. Il n'y a aucun jugement de valeur sur "la forme adéquate de réagir". Le point commun c'est le besoin de parler d'elle, d'évoquer nos souvenirs, ses phrases les plus typiques et de parler de comment la maladie nous a enlevé la personne qui comptait le plus pour nous.

Ce qui me manque le plus c'est de parler, avec elle, de tout et de n'importe quoi. Elle a toujours été la personne la plus importante de ma vie, malgré une adolescence conflictuelle, comme sont normalement les bonnes adolescences. Ce qui permet d'avancer c'est d'avoir eu la possibilité de lui démontrer l'importance qu'elle avait pour moi...

Découvrez l'article "Le deuil : le point de vue des professionnels", où des psychologues du site nous expliquent le processus du deuil et les étapes traversées pour surmonter le décès d'un être cher.

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1 Commentaires
  • sebastien

    Témoignage très touchant, la perte d'un être cher est très personnelle, la tristesse, le choc, le vide, la colère, le sentiment de vide inéluctable, la présence irremplaçable, une injustice, et une épreuve de la vie qu'on ne peut surmonter, mais vivre avec. Il faut aussi continuer ce chemin, apprécier les petits plaisir, vivre avec simplicité, être humble, et continuer à vivre à travers leurs yeux, les morts ont une présence, il faut leur faire cet honneur et se battre tous les jours avec courage, pour eux, pour nous.

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